Carte postale n°4 : Manic pixie dream city / Adrien Blouët

© Gérard DuBois

C’est un bus de nuit low-cost et bondé, dans lequel tout le monde avait vingt-cinq ans, qui m’a amené à Tokyo. À six heures, les portes se sont ouvertes et on s’est dispersés dans la lumière déjà aveuglante, il faisait très chaud et j’ai eu du mal à croire que j’allais rester là jusqu’à l’hiver.

Au début, mon pote m’a accueilli dans son appartement de golden boy, mais j’avais prévu le coup grâce aux réseaux sociaux et dès le premier jour, un autre Français a confirmé qu’il pouvait me louer un studio pour quelques mois. Lui aussi est un golden boy, mais je mets beaucoup de gens dans cette catégorie, ceux qui me louent des appartements à un tarif de crise sans me demander de signer un seul papier n’y échappent pas. J’ai eu de la chance, car trouver un logement à Tokyo est compliqué : les loyers font trois fois le prix des autres villes du Japon et les propriétaires refusent presque systématiquement les étrangers… Pas vraiment dépaysant, au passage.

J’ai donc emménagé à Shinjuku, dans le centre du monde. C’est l’argent spécial pandémie du gouvernement japonais, que j’avais gardé au chaud, qui a payé le premier mois et demi du loyer. La bourse octroyée par le gouvernement français, elle, était terminée, et Tokyo étant une ville chère et pleine de tentations, j’ai dû me mettre sans délai à chercher un travail.

Il y avait une catégorie « art » sur Craigslist : c’est mon rayon, ai-je pensé. Malheureusement pour moi, toutes les offres consistaient à poser nue pour des photographes qui demandaient à se faire envoyer des photos, sans rien dire de leur propre parcours, insistant seulement sur le fait que, payant les modèles en liquide, elles étaient gagnantes en ces temps incertains.

J’ai abandonné mes ambitions artistiques pour redevenir serveur, comme je l’avais été à Okinawa. Là-bas, il m’avait suffi de marcher dans la rue, voir une annonce sur une vitrine, dire bonjour et le lendemain j’avais du travail, un tablier, un statut social. Et serveur est le boulot le moins inutile que j’aie fait de ma vie : j’apporte des verres et des plats à d’honorables clients qui s’exclament et me remercient dans leur langue imaginaire, ils sont contents, moi aussi, parfois ils s’en vont complètement soûls, et moi juste à peine fatigué.

Trouver un travail à Tokyo est un peu plus compliqué. Il y a bien des annonces sur quelques devantures, mais il est mal vu de se présenter comme ça, tout de go, comme si les Tokyoïtes avaient du temps à consacrer aux provinciaux qui veulent s’improviser capitalistes. Il faut téléphoner, et quand on téléphone dans une langue qu’on fait semblant de parler, on perd beaucoup – l’interlocuteur ne peut pas lire la panique dans mes yeux quand je ne comprends pas ce qu’il dit, par exemple. Si je le fais répéter une fois, il se demande qui est cet attardé, la deuxième, il trouve une excuse pour raccrocher. Je me fais remercier de différentes manières : on embauche que des filles, on ne prend pas les étrangers, on a déjà trouvé, ou, carrément, ton japonais est trop pourrave, salut.

Alors j’ai continué à écumer les quartiers branchés sur mon vélo tout-terrain. Je rentrais chez moi plus vif que Beatrix Kiddo sur sa Kawasaki jaune, couvert de sueur au crépuscule, quand l’avenue Koshu-kaido devient la Route Arc-en-ciel, flèches clignotantes tracées au sol et tornades cathodiques pour annoncer Katy Perry première au Japan Billboard. Tokyo n’est pas juste une ville debout, c’est une armée de smartphones sur des échasses, ou un cerveau en éruption épileptique avec bave multicolore et palpitantes convulsions. Tout le monde sait ça bien sûr, mais sans grandir dedans je ne suis pas sûr qu’on puisse jamais se remettre de toute cette beauté.

À force de persévérance, j’ai eu trois entretiens d’embauche. Le premier s’est très bien passé, j’avais l’impression d’avoir fait ça toute ma vie et je me voyais déjà maître sushi à Ginza, mais on m’a préféré une concurrente locale. Le deuxième entretien avait lieu dans un restaurant répertorié au Michelin. On était deux concurrents à passer en même temps, et le chef était le sosie de Chishu Ryu, l’acteur fétiche d’Ozu, cheveux gris, moustache fine et sourire débonnaire. Il a passé quatre minutes à secouer nos CV en répétant : hé-hé, étudiant, eh, plein d’étudiants de nos jours, eh-eh, et à moi : Français ?, ah, eh-eh, t’en as fait des choses, hé-hé. Au Japon, les femmes parlent à peu près comme dans les manuels de japonais, ce qui les rend assez compréhensibles, mais les hommes, surtout les vieux, s’inventent en permanence des proto-langages, et Chishu Ryu a un bon niveau dans le sien, il dit des choses vraiment bizarres mais, heureusement, il n’attend aucune réponse. Quand les quatre minutes se sont écoulées, il a dit bon, hé-hé, désolé, je peux rien vous dire maintenant, la réponse arrivera dans trois jours. À nouveau, recalé.

Puis j’ai passé un entretien dans un izakaya okinawaïen, dans le quartier de Nakano, cette fois-ci avec succès. Ayant traîné plusieurs mois à Okinawa, je connaissais le menu dans les grandes lignes, mais le truc le plus compliqué, m’a prévenu le manager, c’est d’apprendre à se servir du handy, un appareil tactile pour prendre les commandes, entièrement en japonais. J’ai dit que ça irait, avec tout l’aplomb possible, et j’ai intégré l’équipe : je m’occupe de la salle avec d’autres part-timers, on doit crier très fort quand des clients arrivent, leur annoncer (dilemme éthique en ce qui me concerne) la suggestion du jour (sashimis de baleine), et en cuisine, des types tatoués et des Vietnamiens en tee-shirt Billie Eilish s’occupent de préparer les commandes.

Tous ces entretiens avaient fini par me faire croire que le plus dur, dans le travail, était d’en trouver un. J’avais eu le temps de l’oublier, mais c’est le travail lui-même qui est difficile, et le fait d’y retourner souvent, et d’y rester chaque fois jusqu’à la fin de la soirée. Au bout d’une heure, je commençais déjà à trouver le temps long. J’ai entendu dire qu’on ne pouvait pas s’ennuyer en étant occupé, mais j’ai toujours très bien su faire les deux en même temps, et même, plus je suis occupé, plus ça m’ennuie et plus je pense à toutes les choses intéressantes que j’aurais pu faire dehors. Mais il faut bien gagner de l’argent, alors pour me donner du courage j’ai commencé à y penser, et à faire des calculs : en une heure, j’avais gagné un peu plus de 1000¥ – en plus d’un repas, de qualité douteuse certes, mais offert de bon cœur. Si j’avais été dehors, en combien de temps je pouvais dépenser 1000¥ ? Une entrée dans un bar sympa coûte ce prix-là, donc les 1000¥ sont dépensés en une seconde. Mais l’entrée donne droit à un verre, alors disons que je mette une heure à boire le verre, j’aurais dépensé 1000¥ en une heure. Donc, en plus d’être payé 1000¥ de l’heure en travaillant, j’en économisais 1000 autres : on pouvait donc dire que je gagnais 2000¥ de l’heure, ce qui commençait à être un salaire intéressant.

Un problème de handy m’a tiré de mes statistiques, je devais effacer une commande entrée par inadvertance et cette calculette stupide me vibrait dans les mains en affichant un message illisible. Une collègue m’a sauvé la mise, tout en me faisant comprendre que c’était la dernière fois qu’elle m’expliquait comment faire.

Quand je ne suis pas occupé à m’enrichir, je découvre Tokyo, ses banlieues devenues centres-villes, ses passages à niveaux qui carillonnent et ses foules silencieuses conduites par des feux verts et rouges. Parfois j’ai des pleins et parfois des vides, je me dis que l’excitation de l’arrivée est passée un peu vite, que finalement la ville est inquiétante et pas très accueillante. Mais ça ne dure pas.

La nuit la foule s’éparpille et Shinjuku, Shibuya, Sangenjaya deviennent les quatre coins du pays d’Oz, hantés par des dames blanches et des épouvantails, striés de flaques de vomi, de cravates relâchées et de female gaze obliques qui flottent sur des moitiés de visages. Les soirées que je passe là-dedans avec mon ami golden boy, qui connait la ville par cœur, sont souvent trop débiles pour que j’ose les raconter. Quand elles durent trop longtemps, je me dis qu’au lieu d’avoir tous les deux le même prénom venu d’un pays lointain on s’appelle Bloom et Dedalus, que Tokyo est Dublin et que la semaine prochaine on ne m’y reprendra pas.

Certains matins, je suis réveillé par des tremblements de terre. Quand ils s’arrêtent, mon cœur me fait croire que mon lit tremble encore. Je pense au consignes de sécurité, au casque dans mon placard et à l’impermanence des choses qui donne à la vie japonaise ce goût si particulier. Kyoto, et son nom qui est l’envers d’ici, me paraissent loin maintenant. Les cigales se sont tues, ma voix traverse un peu moins souvent le monde. Je suis devenu plus pressé, c’est l’effet des grandes villes. Pourtant les journées doivent avoir la même longueur.

Carte postale n°3 : vacancier perdu en vacances / Adrien Blouët

© Gérard DuBois

Kyoto, fin juillet 2020

C’est un voyage par soustraction. Au début du voyage il y avait un plan bien rempli, plein de toponymes à relier et de côtes à longer mais j’ai soustrait et soustrait, la pluie a tout effacé, et un matin à Tottori, le troisième matin dans une ville où une seule nuit m’aurait suffi, j’ai décidé que tout ça n’avait plus aucun avenir. J’ai pris congé du gardien obséquieux de la caserne frauduleusement désignée « international hostel » où je dormais, très mal, j’étais seul et dans les couloirs et les étages résonnaient le claquement des portes coupe-feu, ça vous empêche de dormir ces bruits-là, les portes que le gardien obséquieux ouvrait et fermait comme des yeux en fer, alors le matin j’ai pris congé, acheté un billet de bus et je suis parti pour la région du Kansai.

Le long de la route je regardais les montagnes, et le ciel plein de contrastes, très très content de ma décision. Le programme initial était déjà oublié, les plans n’ont pas de mémoire. J’ai dû arriver à la station Umeda, mais je n’en ai aucun souvenir, j’ai sûrement levé les yeux sur les buildings incontrôlables d’Osaka, le temps de vérifier que tout ça était bien réel, puis emprunté des souterrains en briques et pris le train pour Kyoto. Il n’y a qu’une demi-heure de distance entre les deux villes, mais elles se dédaignent telles deux étrangères, sœurs et ennemies, une vieille fille rangée et une punk effervescente.

Kyoto est la ville rangée. C’est une sorte de machine à explorer le temps tout en bois, en temples et en sanctuaires, où il semble illégal de construire un immeuble de plus de trois étages. C’est aussi l’une « des dix villes au monde où il vaille la peine de vivre quelques temps », d’après Nicolas Bouvier – je suis d’accord avec lui, comme cinquante millions de touristes par an, ce qui fatigue un peu les charmes de l’ancienne capitale. Sauf bien sûr en l’an 2020. Le lendemain de mon arrivée, je regardais les Kyotoïtes vaquer à leurs emplettes et j’ai tout de suite deviné leurs pensées. Elles disaient, dans une traduction approximative : quel bonheur, comme on est bien chez soi, si seulement le monde pouvait rester comme ça pour toujours, sans ces touristes qui ne comprennent rien à l’étiquette, qui parlent trop fort et traversent au feu rouge dans leurs horribles kimonos de location. Ne manquera plus qu’à faire revenir l’Empereur au Palais Impérial, à se débarrasser des communistes de l’Université, et l’harmonie aura retrouvé sa place.

Au début, il pleuvait tous les jours. Je me suis installé entre la gare et la cinquième avenue, dans une rue calme où, le soir, une vieille dame passait en tapant deux grosses claves pour nous sommer de prendre garde aux incendies, comme si la ville s’éclairait toujours à la bougie.

Puis j’ai migré dans un endroit assez sordide, que j’ai cru convivial parce qu’il était au milieu du quartier des bars. Je partageais ma chambre avec un sumo qui faisait du rap. Il avait mon âge, il voyageait beaucoup sans parler un seul mot d’anglais, grâce à Google Translate, disait-il. Au bout de deux soirs, les rabatteurs du quartier qui m’ignoraient ou se foutaient de ma gueule ont fini par me vexer, et j’ai compris que mettre sa plus belle robe pour aller downtown comme dans les chansons de Lana Del Rey faisait partie du plaisir de sortir.

J’ai donc laissé tomber la vie downtown, et je suis parti pour une guesthouse dans un quartier plus résidentiel, au nord-ouest, où tout le personnel était Taïwanais. Ils étaient turbulents, ils avaient toujours quelque chose à fêter et être nés sur une île voisine ne les faisaient pas moins étrangers que moi. On s’est bien entendus, et depuis je n’ai plus bougé.

J’ai profité de l’absence des touristes pour faire du tourisme. Je passais des journées bouddhistes, des journées shintoïstes. J’ai revu les deux jardins de Tofukuji, le magique ermitage de Shisendô, le Ryôanji sans aucun autre visiteur. J’ai été au Kinkakuji, le Temple d’Or, pour le voir comme Mishima lui-même ne l’avait jamais vu, puisque d’habitude les allées du parc débordent d’une marée humaine et que ce jour-là nous étions à peine cinq. Le silence était troublé seulement par mes pas dans les graviers, et le bruit des fontaines ; j’ai pu scruter chacune des feuilles d’or appliquées sur le temple, ses gouttières dorées elles aussi et l’oiseau flamboyant qui ressemblait à un coq à son sommet… et j’ai fait un bond dans le temps ou une chute dans le temps pour retomber quelque part en 1997, quand est passé à la télé le tout premier épisode de Pokémon, à la fin duquel surgit dans le ciel un Pokémon-oiseau doré, dont on ne connait pas le nom ni le caractère légendaire, et qui s’avère plus tard, beaucoup plus tard (les années étaient si longues à l’époque), être Ho-Oh, un phénix qui aurait niché en haut d’une tour (la Tour Ferraille), détruite par un incendie, l’incendie même, aucun doute possible, qui a détruit le Kinkakuji et inspiré à Mishima son roman Le Pavillon d’Or, que je n’ai pas lu.

Cette découverte faite, j’ai diminué les visites, la pluie a cessé et on s’est dirigés vers les températures extrêmes dont Kyoto est la spécialiste, et sur lesquelles on a déjà assez écrit comme ça. Je profite des bords de la rivière, des chants d’amour des cigales et des odeurs de savon qui flottent dans les rues.

Mais surtout, je passe des appels téléphoniques, et quand je n’en passe pas je les attends. Je crois que je n’ai jamais autant téléphoné de ma vie. Ma voix passe des heures à rentrer en France à 300000 km/seconde pour y être échangée contre d’autres voix tout aussi supersoniques. Cette pratique un peu désuète me ramène encore en 1997 (le temps était donc bien une montagne creusée de tunnels), quand Roberto Bolaño publiait Llamadas telefonicas, ou Appels téléphoniques en français, qui est sans doute le meilleur recueil de nouvelles que j’ai lu de ma vie. En téléphonant, j’ai l’impression de vivre dans ce livre, même si la plupart des histoires qu’il contient racontent des événements bien antérieurs à 1997, entre l’Europe et des souvenirs latino-américains, avec des appels qui coûtent très cher aux personnages, alors que les histoires de mes appels téléphoniques, qui ne coûtent pas grand-chose, se passent surtout en France et au Japon, aux alentours de 2020.

Je devais rester une semaine, puis partir, mais Tokyo file un mauvais coton. J’attends le signal pour rebondir. Je vois mes amis quand ils ont le temps, je dépense lentement, je soustrais toujours. Je médite platoniquement sur la traduction japonaise du mot avenir, qui donne, avec plus de nuances dans l’optimisme, pas (encore) venu. La nuit je peux marcher, téléphoner jusqu’à trois heures, me promener comme un origami dans les rues orthogonales de la plus belle ville du monde. Au-dessus de moi il y a des étoiles et plus loin dans le ciel du sud-ouest on voit le halo d’Osaka qui scintille comme une fée.

Carte postale n°2 : l’année-fantôme / Adrien Blouët

© Gérard Dubois

Tottori, mi-juillet 2020 

J’en ai soupé de l’altérité. Elle n’a plus rien d’altier. Son charme, tous les jours, parait plus factice, me surprend un peu moins. Même elle en a sa claque, va voir ailleurs si j’y suis, dit-elle. C’est ce que je vais faire, voilà mon plan : monter à la capitale, trouver un boulot, une chambre minuscule, rencontrer des artistes mondialisés bohémisants et me soûler avec eux comme un salaryman de Shibuya. Pour ça, j’ai revu Sans soleil, et relu Le dépays ; pour ça, je traverse des villes-fantômes dans un pays-fantôme, constitué d’îles-fantômes, de trains-fantômes, d’hôtels-fantômes. 

La saison des pluies est dévastatrice, interminable – j’ai renoncé au camping –, les frontières sont verrouillées, l’épidémie menace encore : voilà de quoi expliquer l’attitude fantomatique du sud du Japon à l’été 2020. 

Je ne me suis pas attardé plus d’une journée à Onomichi, vraie ville de carte postale : la montagne à la mer, des pagodes, des camphriers comme des baobabs. Le lendemain soir, dans la salle à manger d’un hôtel de Naoshima dont j’étais le seul client, j’ai passé des heures en compagnie d’un ventilateur monopode et du vibrato du frigo. J’ai fini par téléphoner à la France. 

J’étais venu sur cette île pour revoir le Chichu Art Museum. Parcourir ce musée conçu par l’architecte Tadao Ando est une expérience unique, grise et blanche, entre la visite d’un hôpital et celle d’un Apple Store, l’angoisse en moins, plein de choses en plus. Seuls trois artistes y sont montrés, dont Monet : cinq vastes toiles qu’on contemple en chaussons, sous l’œil d’une gardienne en blouse qui, peut-être, sait comme faire dix mille kilomètres pour voir des œuvres peintes dans son pays d’origine est plaisir d’esthète – ou qui, à l’inverse, trouve un plaisir d’esthète à surveiller des tableaux japonisants peints à dix mille kilomètres de chez elle. 

Ensuite, Okayama. Pas grand-chose à faire dans cette ville ; un jour de soleil passé dans un jardin célèbre, au bord d’un étang où des enfants au visage grave nourrissaient, sous le regard plein de tendre mansuétude de leur maman, un gluant cluster de carpes koï. Là encore, j’avais toutes les chambres d’une guesthouse rien que pour moi, au prix d’un lit dans un dortoir – privilège à la longue assez déprimant, et qui n’était pas prêt d’être aboli. 

Je voulais aller à Matsue en stop : le Japon n’est jamais très épais, géographiquement parlant, et le traverser de part en part me semblait être une expérience des plus palpitantes. Avant de me coucher, j’ai mis le son de mon portable à fond pour bien entendre le réveil, à 6:30, la météo était mauvaise et je ne voulais pas commencer la journée sous la pluie. La nuit, j’ai fait un rêve dans lequel je mourais, lentement, et en mourant, je me suis réveillé, dans une pleine forme suspecte : il était tard, j’avais oublié de mettre mon réveil. Mais j’ai eu de la chance, un binôme de collègues m’a fait faire la première moitié du trajet. Ici le covoiturage n’existe pas vraiment, donc personne ne me questionne sur mon stopisme, m’obligeant à avouer que je ne vois pas le rapport entre un jeu de hasard spontané et une pratique monétisée, startupisée, où l’on se donne des notes et des rendez-vous à heures bien rondes. Le plus âgé, au contraire, trouvait ça très normal que les gaijins, les étrangers, se trouvent sur des parkings de Family Mart en banlieue d’Okayama. Il avait plein de questions, et répétait sans cesse qu’il m’enviait – je vois l’idée, mais je parie que si on échangeait, il en aurait marre avant moi. Il m’a demandé combien de semaines de vacances par an avaient les salariés français. Il s’est pris la tête dans les mains en entendant « cinq ». Puis il a demandé si je savais combien ils en avaient au Japon : j’ai répondu dix jours. Non, il a dit, même pas, une semaine. Pire que ce que je pensais. C’est vrai qu’à ma connaissance, aucun journal n’a titré sur les inquiétudes des Japonais quant à l’ouverture des plages cet été. Le fait que la radio publique française ait des horaires d’été, plus décontractés, pendant deux mois, leur passerait au-dessus de la tête, et je pense qu’ils se rouleraient par terre si je leur expliquais le concept de juillettistes et d’aoûtiens. Mais on a dû changer de sujet, et ils ont fini par me laisser sur une aire d’autoroute au milieu des montagnes, depuis laquelle j’ai atteint la mer du Japon, et Matsue, préfecture de Shimane. 

Matsue est une ville chic serrée entre deux des plus grands lacs du Japon, réputée pour ses coquillages, sa vieille ville parcourue de canaux, et pour le fait que Lafcadio Hearn y ait vécu. J’ai visité la maison où cet auteur né britannique, mort japonais, voyageur cosmopolite au long cours, a habité à la fin du XIXe siècle avec sa future épouse, la fille d’un samouraï local. Elle est attenante à un musée consacré à la vie de Hearn, où l’on peut admirer, soigneusement disposés dans des vitrines, les valises, les peignes et les pipes du senseï. Mais ses livres ne m’ont pas trop tenté : Hearn est validé par les universitaires japonais, les poètes japonais, les Japonais – tous ces éloges me font le soupçonner d’être un peu trop fanatique de l’essence de l’ère Meiji dont parlaient les cartels. Je préfère ceux qui prennent le Japon plus à la légère, ou qui réservent une place à la distance critique dans l’admiration béate et dont, probablement, on ne traduit pas les œuvres – Chris Marker, par exemple. 

Un matin ensoleillé, j’ai à nouveau fait du stop pour aller jusqu’au grand sanctuaire d’Izumo, de l’autre côté du lac. Un type m’a emmené, après avoir insisté sur le fait qu’on roulerait fenêtres ouvertes, sans clim, est-ce que j’étais sûr de pouvoir supporter ça ? – je n’ai jamais rencontré un seul Japonais qui puisse concevoir la vie sans clim en été, cet automobiliste devait avoir des convictions hors du commun. Il avait le style d’un quinquagénaire du sud de la France, posé à son volant comme Sardanapale dans la tourmente, avec une voix roulée dans un fond de cendrier. Il n’avait jamais quitté le Japon : my house, ichiban, disait-il, my house, y a pas au-dessus. 

Grande joie en arrivant à Izumo-taisha : une longue rue touristique menait à l’entrée du sanctuaire, c’était samedi, il faisait beau et une quasi-foule animait la rue – genre de scène devenu rare et précieux en cette année-fantôme. Il y avait même trois Américaines avec une poussette, qui se distinguaient par leur blondeur élancée, leurs vêtements courts et le fait qu’aucune d’entre elles ne portaient le slip en vigueur depuis quelques mois, je veux dire ce slip dont on couvre nos visages, une mode à laquelle chacun se soumet poliment. Tout le monde devait être épaté par leurs libertés individuelles. Le sanctuaire valait le détour, très beau, brumeux, mystique – tout ce qu’on peut attendre d’un haut lieu du shintoïsme. Un prêtre débonnaire photographiait tous les groupes, un par un, sous l’éléphantesque shimenawa (une corde sacrée) qui ornait le sanctuaire. Dans la rue, un panneau conseillait la promenade jusqu’à une plage qui figurait dans le top 100 des plages du Japon. J’ai recroisé les Américaines, près d’une voiture immatriculée Government of the U.S.A. Arrivé à la plage, déception : un gros rocher surmonté d’un sanctuaire se dressait dans la mer, mais la plage elle-même était marron, barrée de gros alignements de brise-lames de béton, et un groupe de femmes s’affairait à ramasser les déchets qui jonchaient le sol. Soit cette plage était la 99ème, soit le top 100 est établi selon des critères qui m’échappent. 

Je suis rentré à Matsue par le train d’une compagnie privée, deux wagons, intérieur lambrissé, correspondance en rase campagne dans une minuscule gare fleurie. Le soir, j’ai profité du coucher de soleil sur le lac Shinji, qui méritait sa réputation. Des raies barbotaient dans l’eau, parfois un poisson argenté sautait, farceur, comme pour nous dire coucou ! tandis que derrière le lac, plus grand qu’une ville engloutie, les grillages de la route transformaient les phares des voitures en feux de Bengale crépitants. Quelle beauté. 

En arrivant à Tottori le lendemain, j’ai filé, car la pluie s’apprêtait à revenir, aux fameuses dunes, que piétinent joyeusement deux millions de touristes chaque année. Si on arrive par le sud, on tombe sur un avant-goût du désert. Par le nord, sur un mur de sable de quarante-cinq mètres de hauteur, sur lequel les visiteurs, bien sûr peu nombreux ce jour-là, ont l’air de petits insectes. Là-haut, essoufflé, j’ai regardé depuis la crête une femme en parapente déjouer lentement le piège de la pesanteur, frôlant des pieds le sable jusqu’au bout de la dune, et faire demi-tour ; devant la perfection de son virage, j’ai crié Wouhou ! comme si j’avais été un poisson, et elle un papillon. Elle s’est tournée vers moi en retenant son chapeau, elle m’a souri, le vent s’est levé, et elle s’est envolée. 

Carte postale n°1 : la saison des pluies / Adrien Blouët

© Gérard DUbois

Onomichi, début juillet 2020

Juillet : plus besoin de me justifier, je peux écrire des cartes postales.

J’ai rendu la maison aux cancrelats, aux gejigejis et aux tiques, sans regret ; l’immobilité et la campagne commençaient à bien faire. La première soirée, j’étais dans un bar de Matsuyama, avec des Nord-Américains cachés au sud du Japon. I’m definitely not going back to L.A., disaient-ils. Eux non plus ne voulaient pas rentrer.

Le lendemain, un écrivain m’a pris en stop. Je fais souvent du stop, mais c’est la première fois que je tombe sur un écrivain. S’il avait été seul, a-t-il avoué, il m’aurait laissé sous la pluie, comme les autres voitures ce jour-là, j’aurais fini par prendre le bus, et je n’aurais rencontré aucun écrivain. Mais il était à Shikoku pour tourner un film, et la cadreuse qui l’accompagnait l’a forcé à s’arrêter en voyant ma digne carcasse qui patientait dans les vapes, sous un parapluie, exhibant son pouce avec optimisme.

Tous les deux venaient de Tokyo. Écrabouillé sous mes sacs et sous leurs lourds trépieds, je les écoutais prononcer le nom de la capitale, des taches multicolores dans les yeux. L’écrivain a publié plein de livres de non-fiction sur les Burakumin, une minorité discriminée au Japon, traditionnellement condamnée au travail du cuir, aux abattoirs, et à la misère. Il n’y a pas beaucoup d’étrangers au Japon, mais comme tous les peuples, ils ont cherché un groupe à discriminer et, n’en trouvant pas, ils l’ont fabriqué. L’écrivain était lui-même Burakumin. En arrivant à Imabari, il a fait remarquer que la plupart des stores de fer étaient baissés. À cause de l’épidémie ?, ai-je demandé. Non, a-t-il dit, tout le monde part à Tokyo. C’est vrai ça, moi aussi je pars à Tokyo.

J’ai quitté Shikoku par le ferry, direction Osakikamijima. Quand je suis arrivé sur l’île, il pleuvait toujours, ça n’avait rien à voir avec les photos que j’avais vues. La grisaille met l’accent sur la décrépitude, la désolation, le désert, tous les dés que ce monde jette sur le Japon insulaire et rural. J’ai marché un peu, dans l’accoutrement conventionnel des backpackeurs de Bangkok, et une vieille dame retorse m’a interpellé, en anglais, ce qui était tout à fait incroyable sur cette île de la mer intérieure, par ce temps, à cette heure. Elle m’a invité à boire le thé dans son salon.

Je suis revenue vivre ici il y a cinq ans – a-t-elle dit –, pour honorer comme il se doit la tombe de ma mère. Elle est morte quand j’avais soixante ans. Mon père est mort à la guerre, contre les Américains – elle disait tout ça en se marrant, comme si elle avait saisi le subtil sens de l’humour de la mort. La guerre, tu vois de laquelle je parle ? Les Américains, la guerre. Mon enfant aussi est mort. Maintenant je suis vieille. J’ai vécu partout aux Japon, Yokohama, Kyushu, et aux États-Unis dans les années soixante-dix. Avant, cette île était riche. Il y avait la pêche, les chantiers navals, et puis, tu vois… les mecs, comment dire… oui ! Haha, fûzoku, les bordels, comment t’as appris ce mot ? Voilà, mais le gouvernement a interdit ça, l’île s’est appauvrie. Bon. Tu voyages ? Tu dois être pété de tunes. Tu vas où comme ça ? Au camping, en pleine saison des pluies ? Putain. Grimper la montagne, maintenant ? Ça va pas, avec ces nuages tu verras rien, et tu vas te casser la gueule, personne viendra t’aider. Et y a pas d’hôpital sur l’île. Moi je sais, j’ai des problèmes, des rhumatismes et tout. Rien que cette année l’ambulance est venue me chercher trois fois. J’ai plus que ce sein – elle a secoué son sein gauche –, j’ai eu un cancer à l’autre. T’aimes boire ? Pas maintenant, je veux dire en général. Tu bois quoi ? De la bière, au Japon ? Non, bois du saké, putain. Tiens, je vais t’en passer une flasque. Si si, pour ce soir. Tu prends ta douche, et quand tu seras devant la télé, tu bois ton saké avant de dormir. Tiens. Non, garde ton argent, j’en veux pas. Bon allez petit con, la nuit tombe vite, fous-moi le camp d’ici si tu veux pas mal finir.

Je l’ai quittée avec des courbettes qu’elle chassait d’un revers de main, toujours aussi sardonique. Un minibus vide, qui faisait le tour de l’île, m’a emmené jusqu’à un terminus dépeuplé, où la conductrice m’a dit de prendre un autre bus, puis j’ai marché jusqu’au camping de la Grande Brochette (je traduis, littéralement). La pluie s’était arrêtée et la météo annonçait une vingtaine d’heures d’accalmie, comme prévu. Mais au camping il n’y avait ni employés, ni campeurs, juste une longue pelouse un peu boueuse et minutieusement tondue. J’ai monté la tente prêtée par mon pote de Tokyo, quand il est venu jusqu’à la maison me faire rêver avec ses histoires de la capitale. Comme d’habitude, j’étais mal organisé, et le premier commerce était à une heure de marche. J’y suis allé à pied pour acheter de quoi manger, pensant revenir en stop, mais au retour, tout le long de cette route rouillée, aucune voiture n’est passée, sauf une, à la toute fin. J’ai suivi les occupants des yeux, ils avaient l’air trop jeunes pour avoir le permis. Aucun doute qu’ils se seraient arrêtés.

Le ciel était dégagé, je suis revenu à la Grande Brochette juste à temps pour boire mon saké en regardant le coucher de soleil, me disant que ça allait être une belle soirée. Puis des moustiques très insolents ont attaqué en bande organisée, ils piquaient même à travers le jean, j’ai dû m’enfermer dans ma tente. Il était 20h30. Il s’est remis à pleuvoir, la météo avait encore menti. J’ai passé des coups de fil à la France.

Le matin, j’ai laissé quatre cents yens sous une brique, avec un mot pour m’excuser de ne pas avoir réservé. Je suis parti pour Onomichi.

à suivre…

La Maison, Acte II, Scène 1: Les roses trémières / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Le narrateur :

Gérard et Jacqueline font leur promenade quotidienne. Ils appellent ça « Le tour du bourg ». Parfois ils font « Le tour de l’étang », mais c’est plus loin ; il faut prendre la voiture pour y aller. Une fois, ils ont fait le « tour du Mont Blanc », c’était il y a longtemps, en 1984. Mais là, ils font « Le tour du bourg.

Forcément, ils passent devant la maison.

Gérard : tu as vu ?

Jacqueline : non, quoi ?

Gérard : les roses trémières

Jacqueline : ben oui, quoi les roses trémières ?

Gérard : j’ai l’impression de les avoir déjà vues quelque part 

Jacqueline : comment ça « déjà vues quelque part » ?

Gérard : ben oui, comme si je les connaissais

Le narrateur :

Gérard regarde intensément les roses trémières qui bordent l’entrée de la maison.

Jacqueline ne dit rien. Elle regard Gérard qui regarde les roses trémières.

Les roses trémières, elles, ne regardent pas Gérard. Elles font comme s’il n’était pas là.

Jacqueline : mais enfin Gérard, qu’est-ce que tu fais ?

Gérard : comment ça qu’est-ce que je fais ?

Jacqueline : mais oui, qu’es-tu en train de faire ?

Gérard : je regarde les roses trémières

Jacqueline : je le vois bien que tu regardes les roses trémières, mais pourquoi ? Pourquoi fais-tu cela ?

Gérard : mais je viens de te le dire, j’ai l’impression de les connaître. J’essaie de me souvenir où on s’est vus ?

Jacqueline : mais enfin, où veux-tu que ce soit ? C’est forcément là que tu les a vues, les roses trémières. Précisément ici, puisqu’on passe devant à chaque fois qu’on fait le « tour du bourg »

Gérard : tu crois ?

Jacqueline : non, je crois pas, j’en suis sûre

Gérard : pourtant j’ai l’impression de les connaître, mais d’AVANT

Jacqueline : comment ça d’avant ? Avant quoi ?

Gérard : je sais pas, avant qu’elles soient là. D’ailleurs donc. Comme si on s’était déjà croisés, mais ailleurs, pas ici.

Le narrateur :

Jacqueline ne sait pas quoi répondre à Gérard. Elle se demande s’il n’est pas complètement en train de débloquer.

Gérard pense et nous on l’entend. On entend le bruit que ça fait Gérard qui pense.

Gérard pense.

Gérard : peut-être que c’était quand elles étaient encore dans le sachet. Je les aurais vues sur la couverture du sachet, quand elles étaient encore dedans. Et puis quelqu’un aurait acheté le sachet et aurait planté les graines, précisément là où elles sont aujourd’hui. Ça arrive des coïncidences comme ça. La personne aurait planté les graines précisément là [il montre les roses trémières avec son doigt] sur ma route en quelque sorte. Comme un signe en ma direction. Mais de quoi ? Ce serait le signe de quoi ?

Le narrateur :

Jacqueline regarde toujours Gérard qui regarde les roses trémières en les désignant du doigt ; à un moment, il laisse son bras retomber vers le sol comme un objet inutile, quelque chose dont il aimerait bien se débarrasser, mais il ne sait pas comment faire.

Jacqueline : tu viens ? On va pas rester plantés là devant des roses trémières ?

Gérard [dans ses pensées, qui cherche ce que peut bien vouloir dire ce signe que quelqu’un, il ne sait pas qui, lui a envoyé] : Hmmm ?

Jacqueline [agacée] : je dis on va pas rester plantés là devant des roses trémières ?

Gérard [qui pense que dans la vie on peut pas tout partager avec son conjoint, fut-il prénommé Jacqueline] : oui oui, allons-y chérie ! Tu as raison, on va pas rester plantés comme des cons devant des roses trémières !

Le narrateur :

Et le couple repart.

À l’intérieur de la maison, les enfants ont tout entendu. Ce qui a été dit. Ce qui a été pensé aussi.

À SUIVRE…

Comment ne pas devenir écrivain voyageur / Adrien Blouët

© Gérard Dubois

J’ai loué une maison de bois, de terre et de papier. Une très vieille maison, à flanc de montagne, dans une vallée à l’ouest de l’île de Shikoku. La maison grince et bruisse et craque. Elle chuchote. Pas de caution, pas de contrat, pas de reçu. Pas de chauffage, pas de clim, pas d’eau chaude, pas de douche, mais une baignoire en forme de marmite inamovible qu’on chauffe au feu de bois, par en-dessous. Après la pluie, même gardé dans la cuisine, le bois est tellement humide qu’il faut plus d’une heure pour construire un feu. L’eau est trop froide pendant longtemps, puis trop chaude, puis elle a la température du bonheur. Tout se mérite dans cette maison.

La chambre, elle, est parfaite, tendue d’une grande moustiquaire en forme de cube qui couvre les six tatamis. La nuit avant de dormir, j’écoute les bruits, le chant des grenouilles, les branches des arbres qui grattent le toit, et je me dis que quelqu’un va venir pour me tuer.

Quelqu’un ou quelque chose, l’un des infinis dangers du dehors dont me sépare un peu de bois, de terre et de papier.

Je ne suis pas seul dans la maison. Elle abrite des souris qui courent partout quand j’éteins la lumière, dans le toit, dans le plancher, des araignées grosses comme des étoiles de mer d’Okinawa, des mille-pattes mukadé horribles, et des papillons de nuit qui se frappent la tête contre les murs, tellement fort et tellement de fois que je crois chaque fois entendre quelqu’un ou quelque chose marcher, venir pour me tuer. Dehors : sangliers, ratons laveurs tanukis, serpents (souvent morts), partout des moustiques à rayures, des mouches buyu dont la piqûre atroce laisse une tache de bois rouge en guise de peau. Heureusement, aussi des milliers d’oiseaux.

Dans les rizières, juste au-dessus du jardin où j’ai installé ma table, des têtards grouillent, des tritons bleus collent leurs têtes comme pour se murmurer des secrets. Je parle d’un jardin, mais il n’y a pas de pelouse, juste un ovale d’herbes folles récemment dégrossies, et le regain qui pointe un œil assassin. Du bord, on voit toute la vallée. Elle fait caisse de résonance pour les engins agricoles, pour les vieux transistors qui crépitent des morceaux d’enka dans les espaliers des rizières, parfois, très rarement, pour un coup de feu tiré dans la forêt. De l’amont vers l’aval, la route serpente sur le flanc opposé, s’efface au gré du relief, dans les parenthèses des bambouseraies, elle ondule et bondit en reliant les hameaux, sans fin, comme une phrase de Claude Simon qui descendrait jusqu’à Matsuyama.

Les propriétaires s’appellent Azusa et Tabichan, ils sont néo-fermiers biologiques, surtout Tabichan, Azusa télétravaille pour une compagnie nord-américaine. Ils vivent quelques kilomètres plus bas avec leur fils de un an. Aujourd’hui Tabichan m’a apporté un jerrican d’eau de la cascade, et je l’ai aidé à remplir plein d’énormes sacs de sciure, quelqu’un avait fait un tas près d’un champ. Je ne sais pas ce qu’il compte faire de toute cette sciure mais il semblait très content de s’en emparer. On parle japonais ensemble et parfois je ne comprends rien, comme quand je lui ai dit que je voulais des oignons et du riz, qu’il cultive, et qu’il m’a apporté cinq kilos de riz et une cinquantaine d’oignons. Je n’ai rien dit mais j’ai pensé, enfin Tabichan, je suis tout seul et je reste un mois, qu’est-ce que je vais foutre de tous ces oignons ? Au départ, il m’avait même proposé quinze kilos de riz, j’ai refusé mais pour les oignons c’était trop tard, j’ai payé.

Par chance Azusa parle anglais, et même suédois. Elle s’inquiète de ma solitude parfois, elle m’a invité à un barbecue samedi, chez des amis dans une vallée voisine. Elle est calme, les gens ici sont calmes et si je survivais plus d’un mois, je deviendrais certainement calme moi aussi. Comme j’ai seulement mon vélo, demain elle m’emmènera faire des courses au village, et le soir je retrouverai la famille pour aller voir les lucioles. Si je me perds au retour, la nuit féroce me mangera comme la chèvre de M. Seguin. Je serai mort et la nuit dira : ça t’apprendra à vouloir faire des voyages.

Et donc, les écrivains voyageurs. Si je pose sans la ponctuer cette question rhétorique, c’est qu’ils sont souvent moqués, voire mis au ban par les écrivains ou les lecteurs immobiles, ceux qui connaissent et inventent des mondes sans sortir de leur bureau, comme le préconise ce bon Lao Tseu. Je ne veux être ni moqué ni banni, mais d’un côté j’essaye d’écrire, de l’autre j’aime voyager – ou au moins, déménager souvent –, donc il est trop tard, je suis déjà maudit.

Alors au lieu de donner des conseils que je n’appliquerai jamais, je ferais mieux d’assumer le plaisir que je trouve à raconter ma baignoire pittoresque, ou ma peur ridicule des monstres, ou la barrière de la culture et ses kilos d’oignons.

En voyageant avec des livres dans mon sac, je finis par confondre les langues, les histoires et les paysages (et ceux qui les habitent), comme si tout ça contenait la même dose d’espace-temps, de rythme, d’idées et d’inventions, et me permettait de partir à l’étranger, de retourner un jour en France comme je retournerais dans l’Oregon de Ken Kesey ou dans le pays de Caux d’Annie Ernaux. Pour surfer sur le poncif, être en voyage, comme lire ou écrire, ce serait passer de l’autre côté du miroir, et vivre à temps plein dans la fiction.

Ici, France Culture donne les infos avec sept heures de retard : fiction. Tokyo 2020 official beer sur les cannettes, rappelant les promesses non tenues de cette année foutue : fiction. Le soleil de juin qui disparaît dès dix-huit heures dans les brumes mauves de Shikoku : fiction. Totoro qui ne vient pas : fiction. Terminer mon livre : fiction.

Mais alors, pourquoi ne pas. Peut-être parce que si un écrivain a souvent l’impression coupable (et presque toujours conne autant qu’incurable) de ne servir à rien, écrivain voyageur c’est la double peine : aujourd’hui, si je brandis une pancarte ou crie un slogan, ça se perdra dans la montagne. Je peux signer des pétitions, poster des carrés noirs, écrire ici ou ailleurs, quelque chose me dit que ces tirs sans impact soulageront surtout ma conscience de m’enfuir – et du reste.

Et pendant ce temps, la fin de Hongkong : non-fiction. La pandémie pulmonaire : non-fiction. Les anciens isolés : non-fiction. Les féminicides : non-fiction. La police raciste : non-fiction. Le climat : non-fiction. La droite et au-delà : non-fiction. Le pire dont personne ne parle parce que personne ne peut encore l’imaginer : non-fiction.

Mon monde est donc à l’envers : les montagnes bleu pâle qui grimpent devant mes yeux sont aussi belles que fictives, tandis qu’un écran me sépare des menaces de l’affreux réel. Si malgré ça je m’obstine à écrire en voyageant, ou l’inverse, mieux vaut ne pas me prendre trop au sérieux.

J’y travaille, dégustant seul ma casserole quotidienne de riz pilaf. J’ai de moins en moins peur de la maison. De plus en plus peur du reste du monde.

Nouvelles de Belgrade – petit traité de l’endural / Svetislav Basara

© Gérard Dubois

23 mai 2020

L’endural est encore l’une des nombreuses particularités des Serbes, un organe qu’on ne rencontre que dans leur anatomie, et j’ajouterai aussi que la notion même (et donc le mot) n’existe que dans leur langue.

Quelques-uns de mes amis polyglottes, que j’ai consultés à ce propos, affirment qu’il n’est possible de traduire le terme endural dans aucune des langues qu’ils connaissent. Ils disent également que ce substantif formé à partir du verbe « endurer » est absurde en lui-même, mais se justifie par opposition au substantif insupportablesse, lequel désigne l’état d’esprit de celui qui n’en peut plus de vivre dans son environnement ni même dans sa propre peau.

Il est impossible de déterminer avec précision l’emplacement de l’endural, de dire s’il se situe dans la tête ou dans le cul ; les avis des « experts » divergent sur ce point. En tant qu’amateur, je suis porté à croire qu’il se trouve dans la région du fion. Mais, si nous ne savons pas où l’endural se trouve (ni quel aspect il a), nous savons en revanche que sa fonction consiste à amortir les assauts répétés de la pauvreté, des humiliations et des maltraitances prodiguées par les divers pouvoirs et dirigeants serbes.

Nous savons également ce qui se passe quand à cause d’un excès d’insupportablesse un endural vient à éclater. Les plumes se mettent à voler, voilà ce qui passe. Parfois aussi les têtes. Et de plus – tant pis pour cette remarque politiquement incorrecte – pas celles qu’il faudrait. Un exemple : pendant des années, un chef fait chier un employé ; un jour, l’endural de ce dernier éclate, et – paf – il rentre chez lui et tue sa femme, ou, dans le meilleur des cas, la bat comme plâtre, et les enfants avec.

Le cas anthologique, c’est celui du petit berger serbe qui, excédé par les noises que lui cherchent les villageois, voit son endural éclater, et se venge du village en se tranchant la biroute. Ce qui, soit dit en passant, est l’évolution courante de toute perforation de l’endural. Tout éclatement de cet organe aboutit à 1) l’ablation d’une tête (généralement pas la bonne), ou 2) l’auto-ablation de biroute.

Et qu’en est-il de l’insupportablesse ? Là, les choses sont plus compliquées. Un endural, tant qu’il endure, il endure, et quand il éclate, il éclate, alors que la marge de manœuvre de l’insupportablesse est beaucoup plus grande. Surtout en Serbie. Et plus encore dans la politique serbe.

Depuis que je connais ma trombine – et ça fait des lustres –, j’entends tout le temps dire « Ce n’est plus supportable » et « Vivement que notre endural pète ». On ne peut pas dire que des enduraux serbes ne pètent pas de temps en temps, mais le résultat est toujours le même : ou c’est une tête – mal ciblée – qui tombe, ou c’est la biroute collective qui est tranchée, et l’état d’esprit « ce-n’est-plus-supportable » reste inchangé ad aeternam.

Poursuivons. De même que les reins, les yeux et – sauf votre respect – les couilles, l’endural fait partie des organes pairs. De même qu’il existe toujours un ministère des Affaires étrangères et un ministère de l’Intérieur, il existe un endural externe et un endural interne.

L’externe est hypersensible. Si, par exemple, un clown politique de l’Arkansas ou d’un Land allemand fait une mauvaise blague sur le compte des Serbes, l’endural collectif menace d’éclater, le ministère des Affaires étrangères est en alerte, on rédige aussitôt une note de protestation, bref, c’est le chaos. Mais, quand les autorités serbes (de quelque couleur qu’elles soient) humilient et chicanent l’opposition serbe (toutes couleurs confondues), alors là, on dirait que l’endural serbe est en titane, il endure, il encaisse… Jusqu’à ce qu’il éclate.

Puis tout recommence.

Traduit du serbe par Gojko Lukić.

De la fluidité du boulevard / Goran Petrović

© Gérard Dubois

Pas plus tard qu’hier, voici ce que j’ai vu en plein centre de Belgrade, au beau milieu du boulevard du Roi-Alexandre – précédemment de la Révolution, et précédemment encore du même nom qu’à présent : un Rom entre deux âges conduit un motoculteur remanié. Le petit engin agricole tire une remorque qui penche d’un côté, surchargée de cartons, de liasses de journaux, de vieux livres… Deux autres Roms, des jeunes garçons, peut-être les fils du conducteur du véhicule, se tiennent assis sur le tas de vieux papier récupéré. Tous les trois chantent à gorge déployée. À une vitesse approximative de dix kilomètres à l’heure, ils foncent sur l’élégant boulevard récemment rénové et – chantent ! Je dis « foncent », car le motoculteur avec sa remorque de guingois arrive à se faufiler entre les luxueuses voitures immobilisées ; loin devant, un bouchon bloque la circulation. Les puissantes machines ronflent vainement sur place. Les pots d’échappement chromés accomplissent en silence leur tâche. Les conducteurs des automobiles klaxonnent, excédés, se font entre eux le doigt d’honneur, jurent…

Le motoculteur laisse derrière lui le sillage du chant des Roms. Ici et là tombe un carton d’emballage de téléviseur de dernière génération à ultra haute définition, pas plus épais qu’une aquarelle ou une gravure encadrées. Ici et là tombe une boîte aplatie ayant contenu quelque autre appareil de marque réputée. Ici et là tombe une double page de quotidien avec des images d’hommes politiques qui, lors des visites officielles, pour manifester leur cordialité, se tapent sur l’épaule et font durer ridiculement longtemps leurs poignées de main. Ici et là, tombe un livre qui n’a plus de lecteurs.

Les Roms avancent sans s’arrêter pour autant, sans même se retourner. Ils foncent, slaloment entre les voitures bloquées, font des signes de la main à tout le monde et chantent. C’est ainsi qu’un jour, d’une semblable remorque remplie de vieux papiers destinés à la décharge, tomberont les livres que j’ai écrits. Je suis plus que réconforté à l’idée qu’un chant les accompagnera à ce moment-là. Le long du boulevard. En plein centre de la capitale.

Traduit du serbe par Gojko Lukić.

La Maison, Scène 6 : Le chimpanzé dans le pommier / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Le narrateur :

Nous sommes seuls désormais, avec les enfants dans la pièce. Dehors, nous ne savons pas ce qui se passe ; les bêtes à cornes, si elles meurent vraiment. Dedans, il arrive que les choses ne soient pas très claires non plus. Pourtant, il semble qu’il y ait moins d’incertitudes.

A : t’étais où ?

C : beh, j’étais là

B : comment ça t’étais là ?

C : beh oui, oui, j’étais là, dans la pièce avec vous

A : Ahhh, tu l’as refait ?

C intimidé, il a peur de se faire gronder : oui

A : on t’a déjà dit qu’il ne fallait pas exagérer avec ça1

B : que c’était dangereux

A : qu’il fallait être raisonnable, parce qu’après on peut plus s’en passer

B : on contrôle plus rien

A : on est complètement accroc

C : je sais, mais j’ai pas pu m’en empêcher

A : beh tu vois, t’es pris déjà

C : MAIS c’est vous qui me l’avez appris

A : c’est peut-être NOUS qui te l’avons appris, mais si tu contrôles pas, tu vas mal finir

C : ça existe pas, MAL FINIR

B : si ça existe

C : je vous crois pas

B : tu as tort

C : MAIS c’est parce que j’ai peur

A : nous aussi on a peur

B : mais on fait face

C : mais je peux pas lui faire face

A : comment ça « tu peux pas lui faire face »?

C : non, je peux pas

A : mais si tu peux

B : comment tu crois qu’on fait, nous ?

C : vous, c’est pas pareil

A : comment ça c’est pas pareil ?

C : non, c’est pas pareil – vous êtes GRANDS

A : et alors ?

C : alors les GRANDS ils peuvent, pas les PETITS

C se met à pleurer.

A et B se regardent.

Ils ne se parlent pas, mais à un moment A incline la tête comme pour valider une initiative sur laquelle ils seraient tombés d’accord avec B.


B invite C à venir voir quelque chose à la fenêtre.

B : regarde

C colle son nez à la fenêtre.

B : regarde bien. Par là

B lui indique une direction avec son doigt.

B: Tu le vois, le chimpanzé dans le pommier ?

C : non, je vois rien

B : tu es sûr ?

C : ben oui, je vois pas de chimpanzé

[temps]

B : Bon, on recommence. Le pommier, tu le vois, non ?

C : oui, je le vois

B : et les branches du pommier, tu les vois aussi ?

C : oui, je les vois

B : et les fleurs blanches qui sont sur les branches du pommier, tu les vois?

C : oui, aussi

B : maintenant, regarde bien – le chimpanzé qui a un serre-tête rouge sur la tête, tu le vois pas ?

C hésitant : je suis pas sûr

B : regarde mieux. Il est assis sur la plus haute branche de l’arbre. Il a un serre-tête rouge sur la tête et un polo vert

[temps]

C : ah oui, on dirait que j’aperçois quelque chose

B : Bien. Maintenant regarde encore. Il te fait coucou, tu le vois pas ?

[temps]

C : ah si, je le vois.

[temps]

Oh il me fait coucou encore !

[temps]

Oh il a l’air gentil !

[temps]

Oh il me refait coucou !

Le narrateur :

Il y a dans l’étonnement émerveillé de C, une telle pureté que A et B en sont tout émus.

Ils ont l’impression de retrouver des sentiments qu’ils ont perdus depuis longtemps ou plus exactement qu’ils ont éprouvés un jour, mais cela leur semble très lointain. En eux, l’émerveillement a mué en imagination. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Ils peuvent imaginer le monde, des choses du monde, mais ils ne croient plus que le monde puisse les émerveiller. La magie, c’est fini.

B : bon benh tu vois que tu peux lui faire face, c’est la dame qui est dans le pommier

C interloqué : la dame ?

B : oui, parfaitement, la dame

C : mais on dirait un chimpanzé

A : c’est ça le mystère, mon petit – et si tu comprends ça, tu comprends tout !

Le narrateur :

C regarde A d’un air dubitatif. Il n’est pas certain d’avoir tout compris. Nous non plus d’ailleurs.

1 Ça peut désigner « se rendre invisible », on peut l’entendre ainsi – on le recommande même.

À SUIVRE…

Combien de chansons peuvent tenir sur un long play et combien en haut d’une armoire à trois battants / Goran Petrović

© Gérard Dubois

Il y a longtemps, quand j’étais en sixième, il y avait dans ma classe une Rom aux grands yeux, prénommée Vesna. Les filles ne copinaient pas avec elle. Les garçons, à cet âge, de toute façon, ne copinaient pas avec les filles. Pourtant, un jour d’automne, Vesna nous a tous invités à son anniversaire. Chez elle. À l’époque, les salles de jeux et les cafés pour ados n’existaient pas encore. Je me souviens qu’il y avait dans sa façon de lancer cette invitation quelque chose de noué, de mélancolique, comme si elle savait qu’en dépit des promesses presque personne n’y répondrait.

Et, en effet, ce fut le cas. Dans une ruelle sans nom, là où les maisons n’avaient plus de numéros, ce soir-là, seuls le camarade avec qui je partageais le pupitre et moi nous sommes présentés. Notre hôtesse, qui, apparemment, n’en espérait pas autant, a été au comble de la joie, et nous a présentés à ses parents et à toute sa parentèle réunie là. Son émotion était telle qu’elle en a oublié de déballer le cadeau que nous lui avions apporté.

On nous a fait asseoir à la place d’honneur, sur un divan couvert d’un dessus-de-lit en peluche blanche. Nous avons été les premiers servis. Un verre de jus de fruit et une part du gâteau d’anniversaire. La famille de Vesna nous a observés avec un étonnement non dissimulé jusqu’à ce que son frère cadet exprime ce que probablement tous se disaient. « Des blondinets, des vrais de vrais ! », a-t-il laissé échapper. Mon camarade a tenu à se démarquer : « Je suis châtain, moi ! » Vesna a menacé son frère : « Fais gaffe, je vais t’en coller une. Ce sont mes amis. » Elle n’a pas dit que nous étions ses camarades de classe, mais que nous étions ses amis. Quant à moi, j’ai fait remarquer avec satisfaction : « Vesna, tu n’as pas regardé le cadeau qu’on t’a apporté : un long play, avec douze morceaux… »

Mais mes paroles ne m’ont valu que du silence. Et même un silence pesant. Qui a été interrompu, cette fois encore, par le petit frère de Vesna : « Mais, les blondinets, on n’a pas de tourne-disque. » Son commentaire a flotté un long moment dans l’air de la pièce jusqu’à ce que le père de Vesna dise : « C’est vrai, mais en revanche on a un violon… » Puis quelqu’un a ajouté qu’ils avaient aussi un accordéon. Et une trompette… En un clin d’œil, les cousins de Vesna ont descendu du haut de l’armoire à trois battants, apporté des autres pièces et même d’autres maisons sans numéro assez d’instruments pour former deux ou trois orchestres. Alors, la musique a surgi, pas seulement bonne, comme quand les Roms jouent pour les autres, mais indescriptible, comme quand ils jouent pour eux-mêmes et pour leurs amis.

Traduit du serbe par Gojko Lukić.

Nouvelles de Belgrade – métaphores latrinaires / Svetislav Basara

© Gérard Dubois

7 mai 2020

Ce matin, je suis tombé sur une information qui intéresse au plus haut point l’opinion publique et qui m’apprend que le directeur de la fosse septique à cinq étages, au 10 de la rue Takovska, autrement dit la Radio-télévision de Serbie, à savoir Dragan Bouïochévitch, également connu sous l’hypocoristique Bouïké, passe à partir d’aujourd’hui à l’état de directeur par intérim, état dans lequel il est censé se maintenir jusqu’à ce que soit nommé un nouveau Bouïké, même si tout indique qu’il faudra un câble d’acier pour le déloger de son bureau.

Conséquemment à cette nouvelle situation, je porte à la connaissance du public que la merde en laquelle – dans un grand élan d’automerdification – Bouïké s’est mué l’année dernière (était-ce bien l’année dernière ?) doit désormais être considérée comme une merde intérimaire, laquelle restera en place jusqu’à ce qu’une nouvelle soit choisie ou déféquée, encore que l’on puisse se demander à quoi bon, puisque celle qui est déjà là est une merde parfaite.

Le sujet de notre rubrique, aujourd’hui, pue et pose la question suivante : pourquoi faut-il, en Serbie, pour réussir dans la vie – à l’aune des critères locaux de la réussite, bien sûr –, qu’un homme soit une merde ? Comme vous le savez, je suppose, votre serviteur est un pessimiste anthropologique (ce qui n’est pas la même chose qu’un misanthrope) et par conséquent voit en tout être humain, y compris en lui-même, une merde potentielle.

Être une merde est un droit humain inaliénable, mais ce n’est pas un devoir. La civilisation, à laquelle, malgré une forte résistance, nous, les Serbes, appartenons aussi – civilisation qui peu à peu s’écoule vers la fosse septique – s’est construite sur l’effort de transformer la merde en gâteau au chocolat. Elle y est parfois parvenue.

Être une merde est beaucoup plus facile (et plus profitable) qu’être un homme. C’est pourquoi, jadis – au temps où l’idée de l’homme était une idée branchée –, on avait élaboré un système de valeur qui favorisait ceux des citoyens qui tâchaient d’être des hommes, et tolérait tout juste les merdes humaines, de la façon dont on tolère de nos jours les merdes proprement dites.

Avant de nous acheminer vers quelque conclusion, essayons de voir comment un homme devient une marde1. Rien de plus facile, mes frères et sœurs : il suffit que le cul de cet homme se mette à béer. En effet, c’est par cette image raffinée que le génie poétique serbe désigne l’irruption de l’ambition et de la convoitise dans l’esprit humain. Le trou de balle se met donc à béer d’envie devant les profits et les privilèges de ce monde. Le cul étant étroitement lié à la merde, le reste, comme vous le savez, va de soi. La gravité se charge de parachever la grosse commission.

La chose fonctionne particulièrement bien en Serbie, où, dans les temps anciens, fut établi un système privilégiant ceux qui s’évertuent – contre récompense en argent ou en nature, bien sûr – à être des merdes, parfois plus grosses que nécessaire, ou que leur capacité ne le permet, souvent plus grosses que le maître de la fosse septique ne l’exige d’eux.

Cependant, avant que son cul ne se fende en un grand béement et qu’il ne devienne une merde humaine prospère, l’homme doit impérativement ôter son visage et le remplacer par un faciès de substitution, par le si populaire masque chirurgical de ces derniers temps, par exemple.

Mais vous savez comment est ce monde – « tyrannique même pour les tyrans », comme a dit le poète2 –, alors imaginez ce que peut en attendre un homme-merde, ajouté-je. Certes, on avance plus aisément sur une voie encaguée, mais au bout du chemin, tout homme-merde trouvera, dressée à son intention, une table infâme, où, bon gré mal gré, il devra manger un gros étron.

Le savoir-vivre cacaboudinesque impose à l’« homme des métaphores latrinaires » que je suis de dédier ce petit texte à la journaliste Liliana Smaïlovitch. Elle saura pourquoi3.

1 Ceci n’est pas une coquille mais un clin d’œil du traducteur au parler québécois. (NdT)

2 Petar II Petrović Njegos (1813 – 1851), poète, philosophe, prince-évêque du Monténégro. (NdT)

3 Probablement parce que, il y a quelques années, lors d’une de leurs polémiques médiatiques, c’est précisément ainsi qu’elle avait qualifié l’auteur de ce texte. (NdT)

Traduit du serbe par Gojko Lukić.

La Maison, scène 5 : La Voix / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Le narrateur observe les enfants se disperser dans la pièce – il imagine la scène en accéléré – comme si les enfants étaient dans une centrifugeuse.

Le narrateur :

Qui sait à quoi ça ressemble des enfants qui se dispersent ?

En combien de morceaux on les retrouve après ?

Si on parvient jamais à les rassembler tous ; s’il reste pas, sous une commode ou une plinthe, dans l’interstice, un bout d’enfant dispersé à chaque fois – un bout d’enfant dont personne ne s’est rendu compte qu’il avait disparu, et qui se retrouve tout seul ensuite, complètement oublié.

[…]

Puis il revient à la réalité. Il voit les enfants qui courent. Une voix résonne soudain dans la chambre.

La voix [la voix est déformée, comme si les mots s’étiraient dans la bouche de celui ou celle qui les prononçait, si bien qu’il est difficile de savoir qui parle ; pourtant pour les enfants, aucun doute, il s’agit de la dame]:

Mais qu’est-ce que vous faîtes ?

C’est quoi tout ce bruit ?

Pourquoi vous courez comme ça dans tous les sens ?

Restez tranquille ! Sinon, c’est le sifflet !

À la mention du sifflet, A et B s’arrêtent net.

Le narrateur :

Ils connaissent le bruit strident et proprement insupportable de l’engin ; ils ont encore en mémoire la douleur produite par les ondes au moment où celles-ci sont entrées en contact avec leur tympan, la dernière fois où la voix a sifflé, cette façon qu’elles ont eu, les ondes, de vriller à l’intérieur de leur tympan, comme si elles voulaient leur chignoller la tête, c’est ce qu’ils se sont dit après, leur chignoller la tête, même si chignoller, ils savaient pas trop ce que ça voulait dire…

A parle à B, mais en silence. Ils savent que la dame ne peut pas les entendre.

A : le sifflet

B : oui, j’ai entendu

A : je pourrai pas le supporter

B : moi non plus

A : on bouge plus, OK ?

B : Ok

A et B s’arrêtent net.

La voix : Ah, je vois que vous avez compris. C’est bien, ça, les enfants. Il faut toujours comprendre ce qui se passe. C’est bien compris ?

A : oui

La voix : et toi B, compris aussi ?

B : oui

La voix : très bien. Je vous l’ai déjà dit. Je ne veux PAS DE BRUIT. Je ne tolère AUCUN BRUIT.

Sinon…

Le narrateur :

A et B savent que la dame menace d’utiliser le sifflet, même si elle ne dit rien. Un engin (de torture) qu’elle possède depuis qu’elle a entraîné l’équipe benjamine de basket de la ville de Sceaux pour les championnats d’Europe en 1997.

Ils savent cette histoire par cœur. C’est à dire jusqu’à l’écœurement ; la vomir en même temps que leurs dents, s’ils le pouvaient…

La dame le leur a raconté une centaine de fois. Toujours dans le même ordre.

A imite la voix de la dame, mais toujours en silence. B et C l’entendent. Le public aussi. Seule la dame n’entend pas ce qui se dit en mode silence.

A : Les entraînements. L’ambition du maire pour sa ville. L’équipe benjamine. Et on vient la chercher. ELLE. Car elle est bonne. Elle excelle. Dans son domaine, c’est la meilleure.

A et B à l’unisson, mais toujours en silence : Elle EXCELLE

A : C’est précisément pour ça qu’on vient la chercher

B imite lui aussi la voix de la dame – en mode silence :

B : parce qu’elle est la meilleure

A : Le championnat d’Europe donc

B : Et la victoire

A : la victoire au bout du tunnel

A et B à l’unisson à nouveau : parce qu’il y a toujours une issue au bout du TUNNEL

Et ils se mettent à rire. Ils sont morts de rire.

A : jamais compris pourquoi elle hurle systématiquement au moment de TUNNEL

B : moi non plus

A : comme si elle y était encore dans le tunnel

B : et qu’elle était pas si sûre d’en sortir

A : tu as raison, c’est ça sans doute

B : elle est dingue

A : oui, je crois

A et B sont toujours dans la même posture, les pieds légèrement écartés, les mains levées posées sur leurs têtes. Comme des voleurs ou des repris de justice.

La voix – qui n’entend pas ce que A et B se disent : Bien. Bien. Je savais que vous finiriez par comprendre.

Et C ?

Il dit quoi notre petit C ?

Il est où ?

La pièce n’est pas si grande, on entend à sa voix qu’elle ne comprend pas comment C peut échapper à son regard.

La voix : C ?

Le narrateur :

Un silence pesant répond à l’appel de la voix.

La voix, plus aiguë: C, où es-tu ? Ce n’est pas la peine de te cacher, tu le sais très bien que je vais te trouver

Et elle coupe le micro. Ça fait un bruit de larsen désagréable.

À SUIVRE…

Nouvelles de Belgrade – cendre et poussière / Svetislav Basara

© Gérard Dubois

5 mai 2020

Vous connaissez tous la chanson « Toutes les bonnes choses ont une fin » ; pourquoi en irait-il autrement de l’état d’exception décrété le 15 mars dernier ?

Dès l’après-midi du dimanche 3 mai, même les moineaux de Belgrade étaient au courant qu’Antivirus Maximus1 apparaîtrait le lendemain sur Pink2 pour annoncer à la nation la fin prochaine de l’état d’exception. Une petite voix m’a dit que cette fin serait pour le mercredi 6 mai, « information » qui s’est révélée exacte.

De même qu’à l’aube de l’épidémie – pendant que Maximus, toujours sur Pink, se bidonnait en écoutant le pneumologue de service débiter son stand-up – le sous-lieutenant Kon, épidémiologiste en chef de « l’état major de crise », avait attendu sagement que le Président « atteste » l’épidémie, de même, cette fois-ci, ce dernier a attendu sagement que Kon « atteste » scientifiquement la fin du confinement. Le sous-lieutenant s’est exécuté promptement. Il est tout à fait étonnant que ce compère n’ait pas atteint le grade de général.

Cependant, je ne suis pas de ceux qui crient aïe, aïe, aïe, il est trop tôt ! Au contraire. Je pense même qu’il n’y avait pas lieu de décréter l’état d’exception. Mais, si l’on tenait à en décréter un, je reconnais que l’on n’aurait pu trouver meilleur moment pour le faire : la situation est de celles où toute bête imprime nettement sa trace, où ceux qui savent écouter et regarder saisissent les insondables abîmes de la misère et de la déchéance humaines.

Il y a longtemps que je le répète, m’attirant les foudres des bien-pensants (inutile de dire que je m’en bats les couilles !) : Maximus n’est pas venu au pouvoir pour nous révéler la vérité sur lui-même, mais la vérité sur ce que nous sommes : une foule amorphe d’innocentes (vraiment ?) femmelettes des deux sexes, qui, harcelées et violées depuis huit ans, ne trouvent pas de réponse plus efficace que de taper tous les soirs sur des casseroles.

Maximus n’abuse pas de son pouvoir pour faire la démonstration de sa force (d’ailleurs fictive), mais pour mettre en évidence notre impuissance réelle, notre manque de couilles. Pour ne pas parler de choses plus dures.

Il y a deux ou trois semaines, j’ai dit qu’au cours de cette épidémie et de l’état d’exception Maximus avait dépassé les bornes et que probablement, en son for intérieur, il s’étonnait d’être encore au palais présidentiel. Les flopées inouïes d’arrogance, de grossièreté et de magouillages que de jour en jour il a répandues dans son environnement se retournent maintenant contre lui.

De l’intérieur.

Pour ce qui est de l’extérieur (j’entends : l’opposition), aucun danger ne le guette de ce côté. Mais tous les autres dangers sont là. Néanmoins, Maximus restera en place jusqu’à ce qu’une alternative prenne forme. La nature a horreur du vide, c’est bien connu.

L’autre soir, un membre de la Sturmabteilung du Parti du Maximus – avec lequel celui-ci, selon ses propres dires, n’a rien affaire – a installé une puissante sono en face de l’immeuble où habite Djilas3 et, pour couvrir la casserolade oppositionnelle, a diffusé des vociférations « Djilas – voleur ! », qui se sont déversées dans les oreilles des enfants de Djilas. Je me demande si le Parti progressiste serbe et ses dirigeants ont jamais entendu le dicton de « notre peuple » – que, par ailleurs, ils portent tellement dans leurs cœurs ! – dicton qui dit qu’il en est qui mourront bien plus petits qu’ils ne l’étaient à leur naissance. De mort naturelle, je précise, pour qu’on ne dise pas encore que j’appelle au meurtre.

Peut-on tomber plus bas ? On le peut. Et il le faut. Et cela jusqu’à ce que l’esprit puant, faisandé et dissimulé de notre sacro-sainte « unité », de « notre identité » – esprit qui est à la fois empreint de peur et de suffisance – ne tombe en cendre et en poussière. Mais alors, que restera-t-il ? Eh bien, la cendre et la poussière.

1 Président de la république de Serbie.

2 Chaîne de télévision réputée proche du pouvoir.

3 Ancien maire de Belgrade, l’un des principaux leaders de l’opposition au pouvoir actuel.

Traduit du serbe par Gojko Lukić

Molly for ever / Violaine Ripoll

© Gérard Dubois


Toute une nuit, avec son mari, confinée. Fin de la journée du 16 juin 1904 Dublin


Monologue de Molly•Pénélope. Jeunesse, Gibraltar, amants, Irlande, mari, désirs, enfants, envies, dégoûts, jalousies, rêves, fantasmes. Plongée au cœur d’une voix féminine, Pénélope tisse sa toile en attendant Ulysse, Molly autour de son lit considérant le corps endormi de Leopold Bloom son mari (oui il est allé faire ça quelque part j’en suis persuadée à l’appétit qu’il montrait en tous cas), femme fontaine de mots, flot de pensées ponctuées par des oui, entre deux murmures•murs-murs intérieurs.


Molly, ce n’est pas tout à fait Pénélope, les amants en plus, un pêle-mêle versus le tête-bêche du lit conjugal.


voyous… pécheurs… vieux débauché… mufles tellement puants…quels menteurs ces hommes ils ont pas assez de leurs 20 poches pour y mettre leurs mensonges les hommes les hommes des tyrans comme toujours après ça ils rentrent chez bobonne, ils vous traitent comme de la merde

à moins que je me paie un joli garçon pour faire ça… je le troublerais un peu seule avec lui je lui laisserais voir mes jarretières les neuves et je le ferais rougir en le regardant me faire un jeune poète à mon âge un marin fraîchement débarqué ou bien un assassin n’importe qui


O c’est pas une affaire si c’est tout le mal qu’on aurait fait dans cette vallée de larmes


Confinée pour la nuit, la vie.

Oui

Dit-elle, à la fin :


oui et comment il m’a embrassée sous le mur des Maures et j’ai pensé bon autant lui qu’un autre et puis j’ai demandé avec mes yeux qu’il me demande encore oui et puis il m’a demandé si je voulais oui de dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je l’ai entouré de mes bras oui et je l’ai attiré tout contre moi comme ça il pouvait sentir tous mes seins mon odeur oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui.

Dix-sept chapitres au masculin, et James Joyce ponctue au féminin son dernier chapitre d’Ulysse, la Terre, Gaïa, huit longues phrases, le huit couché, l’infini. Le jour va se lever.


Molly, c’est Nora sa femme, Molly, c’est Pénélope, Molly, ce sont toutes les femmes, vues au travers de l’optique masculine de Joyce qui souffrait d’une mauvaise vue. Il écrit dans une lettre en 1921 : « Pénélope est une weib [femme, épouse en allemand] parfaitement saine, complète, amorale, fertilisable, déloyale, engageante, astucieuse, bornée, prudente, indifférente.» On accordera à Joyce la circonstance non atténuante de la place des femmes au dé/re•but du XXe.


Ulysse, c’est l’Homme monde à cerveau ouvert, les neu/nœuds•rones reliés, chaque pensée brute graphiée sans transformation, dans un rythme délirant, un agrandissement pantographique de la pensée humaine, comme César le fera de son pouce.


Joyce était-il fou ? Question qu’il s’était lui-même posée.


Jacques Lacan, qui avait rencontré Joyce avant d’être psychanalyste, a perçu dans ses livres, une trinité nouvelle, celle des nœuds borroméens : trois cercles reliés, si l’un lâche, les deux autres se séparent•sait-part aussi. Le réel, l’imaginaire et le symbolique, les trois cercles s’équilibrent•sait-qui-libre, toute notre psyché humaine en dépend.


L’équilibre intérieur de Joyce ne semblait tenir, pour Lacan, que parce que son égo s’est réalisé dans un travail acharné, mobilisant tout son cerveau dans l’ oeu(f)•vre littéraire, le tenant à l’abri•à-bris de la folie. Comme la canopée par dessus la forêt touffue•tout-fût.


La forme géométrique des nœuds borroméens a été reprise pour les cercles entremêlés du développement durable (le trio tiraillé•tire-aïe-hé environnement-social-économie), un qui flanche, tout se casse la figure.


Si Nora•Molly•Pénélope le lâche, tout lâche?


j’espère qu’on nous prépare quelque chose de mieux dans l’autre monde


Peu importe qui est allé farfouiller sous l’écaille d’un pangolin, l’aile d’une chauve-souris ou les griffes d’une civette. Mais il y est allé. et merde et merde et eux qui veulent tous voir une tache dans le lit pour être sûrs qu’ils t’ont eue vierge tout ça les préoccupe bande de crétins  

Oui 


Alors qui pour relire des séminaires, des romans, des œuvres, qui pour saisir le réel, imaginer un nouveau monde, le faire tenir bon avec d’autres (re)pères•paires ? Un autre équilibre•et-qui-libre sous la canopée devenue si fine.


Fin du livre, l’infini est devant nous.


À défaut•desfaux, laissons le dernier mot à Molly, je l’enfermerai en bas dans la cave à charbon pour qu’il y dorme avec les cancrelats.

Toutes les phrases en italique sont puisées en désordre dans le dernier chapitre d’Ulysse, James Joyces, dans une nouvelle traduction de Tiphaine Samoyault sous la direction de Jacques Aubert, Paris, Gallimard 2004, Folio 2013.

La Maison, scène 4: Le Chant qui rend fou / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

B fait signe à A et C de se taire.

B : écoutez !

A et C : quoi ?

B : ça a recommencé

A : le chant ?

B : oui

C : ah non, pas le chant

C se bouche les oreilles avec ses bras, il met très exactement ses coudes sur ses oreilles, et il gémit en même temps.

A : CHUT

B : oui, tais-toi

C : mais ça me rend fou

A : oh, n’exagère pas

B : il faut qu’on sache d’où ça vient

B se rapproche de la fenêtre.

B : moi je crois que ça vient de dehors

A : comment ça DEHORS ?

B : oui, ça vient des bêtes qui sont dehors

A : mais ça chante pas les bêtes

B : je sais, mais ça vient quand même des bêtes. Quand elles meurent.

A : tu veux dire à cause du mur ?

B : bah oui

A : mais on l’a jamais vu vraiment

B : quoi ?

A : les bêtes, quand elles meurent, on l’a jamais vu

B : je sais mais je crois quand même que c’est ça

C continue de se boucher les oreilles.

A : ça y est je crois que c’est fini

B : oui, on dirait que c’est passé

Ils font signe à C.

A : c’est bon, c’est fini

C : vous êtes sûrs ?

A : oui

C : je suis sûr que c’est à cause d’elle

A : mais non…

B : on t’a expliqué déjà, ça vient des bêtes à cornes

C : non, je vous crois pas, je sais que c’est elle

A : mais ça peut pas être elle puisque ça vient de dehors

C : justement

B : comment ça justement ?

C : ELLE, ça s’arrête pas à la maison

A : comment ça, ça s’arrête pas à la maison

C : oui, même ce qui est dehors elle le contrôle

A : mais tu délires

B : non vraiment, là tu exagères

C : c’est peut-être ce que vous croyez, mais je peux vous dire que non. Je n’exagère pas. Le chant c’est elle aussi. Et le mur. Et la mort des bêtes à cornes. Et la pluie qui mouille les herbes, chaque brin d’herbe, sans jamais toucher les escargots

A : comment ça sans jamais toucher les escargots ?

C : oui, parfaitement. Leurs antennes. La pluie ne les touche jamais !

B : mais comment tu le sais ?

C : je le sais c’est tout

A : et ce serait elle ?

C : oui

B : mais pourquoi ?

C : parce qu’elle veut tout maîtriser. Tout le temps. Même la pluie

A : Même la pluie ?

C : oui. Même la pluie !

B : CHUT, parlez pas trop fort, elle va nous entendre

C met sa main comme un bâillon devant sa bouche.

A : oui, il faut se disperser maintenant ! Sinon elle va revenir

B fait la même chose. Il se bâillonne avec ses mains, et commence de courir en rond dans la pièce.

C dans une sorte d’état panique, se met à hurler, « dispersons-nous, dispersons-nous … » et agite ses bras en tous sens comme s’il tentait de tuer une nuée de mouches invisibles.

À SUIVRE...

LA LITTÉRATURE D’APRÈS – Pour SOLÉNOÏDE de Mircea Cărtărescu – / Aurélien Delsaux

© Gérard Dubois

Je ne sais pas à quoi ressemblera « le monde d’après ». Sans doute au monde d’avant. Le monde est le monde, il est ce qu’en font les êtres humains. Il n’y aura de monde d’après que s’il y a des humains d’après, et qu’ils soient toujours des humains.

J’ai entendu, beaucoup, pour dire notre situation : La réalité dépasse la fiction. Ou : Dans un roman on n’y aurait pas cru.

Alors, ai-je pensé, c’est que la fiction, la fiction romanesque ne court plus assez vite. Qu’elle n’est plus assez forte. Plus assez musclée, pas assez tonique.

Peut-être parce qu’on ne la laisse pas assez souvent courir au grand air, qu’on ne la nourrit pas assez, qu’on ne croit plus trop à son avenir. Alors on l’a laissée se rabougrir.

Et ça a fait de la viande trop pauvre pour nos imaginations anthropophages. Et nos imaginations s’affaiblirent. Et nous restons prostrés face aux réalités neuves, quand elles se jettent sur nous.

*

Ceux qui plaident pour une littérature hyperréaliste — ceux qui ne jurent que par l’autofiction, la littérature du réel, le roman-enquête, le roman-témoignage : toutes formes qui, certes, n’ont pas empêché la littérature — sont désormais entrés dans la littérature d’avant (merci pour tout, et bon séjour dans les manuels scolaires).

Car une borne vient d’être placée. Cette borne est une cathédrale au nom d’appareil électromagnétique. SOLÉNOÏDE. Roman. De l’écrivain roumain Mircea Cărtărescu. Paru en français en 2019, aux éditions Noir sur Blanc, dans la magnifique traduction de Laure Hinckel.

*

Ça fait 40 ans qu’on appelle roman des histoires vraies. Que ces histoires soient bien écrites, publiées, c’est parfois formidable, parfois totalement inutile. Vous savez pourquoi on les a classées dans le genre fiction ? Parce que plus personne ne croyait à la vérité. Parce qu’on a cru que dès que quelqu’un ouvre la bouche et parle, ce ne peut pas être la vérité, puisque la vérité ça n’existe plus, ça n’est qu’une version de, alors on a dit C’est une fiction, et voilà, tout le monde est rassuré, les tribunaux sont plus tranquilles, et la vérité reste morte.

C’est un paradoxe, parce que dans les temps où l’on croit à la vérité — et ces temps sont autant derrière que devant nous — la fiction est un merveilleux chemin vers la vérité, le roman un merveilleux accessoire magique pour conduire les héros que nous sommes vers la vérité.

Pour remettre en route la foi en la vérité, il faut que nous inventions des histoires, encore et encore, et écrire des romans, toujours.

*

Sophie Divry, Denis Michelis et moi avions, dans une tribune de novembre 2018 (signée par treize autres autrices et auteurs), plaidé pour, « dans une époque monstrueuse », des « romans monstrueux » : demandant au récit de soi, ainsi qu’au roman-rétroviseur des fausses fictions en vrais costumes d’époque, de faire un peu de place au retour du bizarre, de l’inouï, de la fiction.

Nous ne plaidions pas pour nous-mêmes d’abord, pauvres jeunes écrivains incapables encore, et peut-être jamais, d’accoucher de ces monstres que nous rêvions de voir naître. Mais nous voulions indiquer une direction. Et même, dans l’atmosphère étouffante de ces modes répétitives, une issue de secours.

*

C’est vers cette issue de secours que Mircea Cărtărescu nous guide. Oh, on pourrait citer, pointant déjà la même voie, d’autres œuvres, d’autres noms : Vladimir Sorokine, Mo Yan, Roberto Bolaño, Ivan Viripaev au théâtre, tant d’autres. Mais Solénoïde qui vient de paraître en français est un tel sanctuaire à la gloire de la fiction ! D’une telle architecture ! D’une telle beauté !

Fiction : l’auteur n’aime peut-être pas autant que nous ce mot — qu’il nous pardonne. Mais s’il donne à son récit l’apparence du journal d’un autre, d’un double (écrivain raté, professeur médiocre, lecteur que le monde effraie) c’est pour mieux, par ce vieux chemin, communiquer à la vraie vie la puissance qu’il extrait de cet autre monde. Pour moi, ce grand-œuvre est une prodigieuse profession de foi dans la fiction : dans son pouvoir de changer la vie, de donner à qui lit l’énergie vitale de chercher le plan d’évasion de nos existences mortelles. De presser et tirer nos cœurs pour en extraire la vérité, comme un jus.

Il faut qu’on se repose ici un instant, devant cette borne, et avant de repartir, plier genou en terre.

*

Raconter Solénoïde ne servirait à rien, pas plus qu’on ne raconte Don Quichotte ni le Château sauf si on veut être sûr de ne rien en dire. Disons tout de même que notre professeur rassemble à la fois les preuves de son existence et les indices du plan qui lui permettra d’échapper à la « conspiration de la réalité ». Tout en disant les souffrances humaines, décrivant son quotidien sous Ceaușescu et ses souffrances physiques dans les cabinets médicaux, il nous entraîne dans des mondes cachés : dans les manifestations des piquetistes (secte d’opposants à la mort), dans le sous-sol fabuleux d’une usine où se rejoue et l’angoisse et la joie les plus hautes, dans le royaume des acariens. Porté sur les ailes de la fiction, sa quête de vérité l’entraînera à vaincre l’ange de la damnation : il redécouvrira l’amour, il reprendra place dans le cycle de la vie.

*

Le titre à lui seul est un manifeste : le livre que vous tenez dans vos mains est un roman autrement dit un solénoïde — attendez-vous à ce que les phrases s’enroulant en spirales dans votre esprit déchargent lentement en vous un puissant champ magnétique qui vous élèvera au plus profond de la vie, à l’intérieur de votre âme.

Au-delà de cette borne commence véritablement autre chose, un autre âge littéraire. Si dans quelque temps on lui cherche un nom, je propose de reprendre celui de surromantisme. C’est ici la littérature des êtres trop longtemps privés d’histoire et de vérité, et qui, dans un sursaut de survie, réactivent la monstrueuse et bénéfique puissance du roman, osant de nouveau entendre et faire entendre le rêve et la folie, et dire que cette vie a un sens, oui, que l’humanité et la vie valent mieux que le néant.

*

Je te jure qu’il n’est aujourd’hui meilleur compagnon de voyage que ce monstre-là, pour affronter l’autre, le réel, et ses serviteurs zélés qui ne veulent que nous faire crever de surprise et de peur.

*

Non, n’aie pas peur. Prends, lis.

forêt fiction / Aurélien Delsaux

© Gérard Dubois

Pour Sophie Divry et Denis Michelis comme pour Adrien Blouet, Arianne Monnier, Thomas Flahaut mais aussi pour Giosue Calaciura, Mircea Cartarescu, Vladimir Sorokine.

sciant du bois ce me disais pensant à vous :

nous sommes les gardiens de ta forêt fiction

nous écoutons tes arbres qui dansent les hommes

nous recueillons à leur écorce douce ou rude

de muettes caresses d’avant le papier

d’avant tous les travaux d’avant toute journée

pour qu’encore dans dix mille ans après la mort

dans la plaine réelle on raconte les monts

sommets imaginaires glaciers noirs prés bleus

aux cabanes cachées qui protègent les cœurs

et les yeux de l’outrage atroce d’être rien

et vous hommes du jour qui est déjà levez

vos cimes puisque vos racines se rejoignent

puisque vos fruits ont des oreilles que l’histoire

est nourriture pour vos feuilles la lumière

cette pluie que tapis à votre ombre disons

ÉCRITURE / Goran Petrović

© Gérard Dubois

Un jour, quand j’étais enfant, mes parents m’ont emmené à la campagne pour rendre visite à des amis. On m’a demandé si j’avais envie de monter à cheval. Avant que j’aie eu le temps de répondre, on avait décidé pour moi, j’ai été soulevé et installé sur le dos du noble animal, où une couverture négligemment jetée faisait office de selle. C’est peu dire que j’ai eu peur. Pas seulement parce que je me suis trouvé si haut perché, mais parce que je sentais la puissance de ma monture, la vigueur de son corps harmonieux, ses muscles qui jouaient sur ses flancs et ses cuisses. Notre hôte tenait la longe, mais le cheval a piaffé plusieurs fois, la vapeur s’exhalait de ses naseaux, il a agité la tête, secoué sa crinière et henni comme s’il n’était pas sûr de devoir supporter un cavalier si indigne. Je brûlais d’impatience que l’on me pose par terre.

Parfois, quand j’écris, j’ai l’impression de monter un cheval dont je ne suis pas digne. J’ai la sensation d’y dodeliner, de passer du trot au galop, de foncer sur d’insoupçonnables étendues, en m’imprégnant de la force d’un tout autre corps que le mien… Je jouis de cette sensation. Mais, en même temps, je ne cesse d’avoir peur que ce coursier – le texte que j’écris – me désarçonne si l’envie lui en prend. Car que suis-je, moi, l’indigne, comparé à ce sur quoi j’essaie d’écrire, comparé à la puissance de la langue, qui nous semble domptée, mais qui est capable, en se cabrant une seule fois, de laisser son cavalier sur le bord du chemin ?

Parfois, quand j’écris, j’ai l’impression de naviguer. Pas vraiment comme un capitaine ou un matelot, mais plutôt comme un passager qui ne sait pas très bien où se trouve son port de destination, son amarrage, son débarcadère. Vue de loin, l’embarcation ressemble à une coquille, mais de près on se rend compte de son tirant d’eau, de la multitude de plans qu’il a fallu dessiner pour la construire, de la quantité de plaques d’acier qu’il a fallu souder les unes aux autres, du nombre invraisemblable de rivets utilisés, du gigantisme du nuage de fumée que crache sa cheminée, de la fureur du grondement que pousse la chaîne de son ancre… Le navire est grand, les ponts y sont comme des maisons empilées les unes sur les autres, mais, au large, il semble être de papier plié. Il résonne, tout bruissement ou grincement se répercute d’un compartiment à l’autre, ses cales peuvent recevoir d’incroyables profusions de toutes sortes de choses, mais en pleine mer il semble fait d’un bout de papier tout juste assez grand pour contenir un mot ou deux, une phrase peut-être. Considéré de près ou de loin, le voyage en bateau ressemble à l’écriture.

Parfois, quand j’écris, j’ai l’impression de voler. Certes pas en avion, je ne suis pas fou à ce point, je sais que je ne sais pas piloter. J’ai la sensation de voler parce que je suis attaché à des fils que tire la volée de portes blanches à deux vantaux d’un hôpital où j’ai séjourné, enfant. Oui, ces portes animées me tirent comme un vol d’oiseaux aux ailes battantes. Je vole tiré par les chaînes lestées de boulets de nos jours noirs, boulets que normalement je ne serais pas capable de soulever seul, ni même de remuer d’un pouce. Je vole comme si j’étais sur notre tapis de l’autre bout du monde, du Mexique, au motif dit « rivières et montagnes ». Je vole comme les quelques feuilles de papier où j’ai écris une histoire, et que je fais tomber de mon bureau, puis remets à leur place, et ce plusieurs fois de suite, en imaginant apprendre ainsi à mon histoire comment voler.

Parfois, quand j’écris, j’ai l’impression d’être trop vissé à mon siège. De n’avoir pas bougé depuis des heures, des jours, de ne me lever que par nécessité, juste pour m’étirer, aller chercher du café ou un paquet de cigarettes, passer de Savall à Mozart, ouvrir – deux ou trois fois par semaine – la porte au facteur, me rendre – une fois par an – chez mon ophtalmo… Oui, quand j’écris, j’ai l’impression d’être trop assis, depuis trop longtemps. Mais, ce qui me console, c’est que je sais très bien qu’en fait je chevauche, navigue et apprends à voler.

Traduit du serbe par Gojko Lukić

Nouvelles de Belgrade – haut les masques, bas les masques ! / Svetislav Basara

© Gérard Dubois

27 avril 2020

Si les gens n’en tombaient massivement malades, ou du moins s’ils n’en mourraient pas, il faudrait élever à ce virus un monument grandeur nature.

En collant de force le masque chirurgical sur nos visages, la Covid-19 en a rapidement fait tomber tous les autres.

Et puisque nous en sommes aux masques, quand, il y a quelques années, on polémiquait pour savoir s’il fallait dans nos sociétés modernes permettre aux femmes musulmanes de couvrir leur visage, votre serviteur avait « pris position » : il fallait non seulement le leur permettre, mais aussi contraindre par la loi les non-musulmans, les hommes y compris, à se voiler la face. Et ma prophétie s’est réalisée. Nous portons tous le niqab.

Voici comment j’ai « argumenté » ma position : il est absurde de couvrir nos postérieurs et d’exhiber en même temps nos visages – miroirs de nos âmes – à la vue des curieux, si ce n’est des malveillants. Cette épidémie a cependant montré que nombreux étaient ceux qui à la place d’un visage, d’une honnête face, avaient un cul. Le machiavélisme épidémiologique, de concert avec le machiavélisme des chaumières, a fait que des sommités médicales, d’éminents docteurs et professeurs, se retrouvent sur le même podium, pour ainsi dire cul et chemise, avec des charlatans, des guérisseurs, des ténors de la presse jaune et des chaînes de télé diffuseuses de gadouille saupoudrée de paillettes et inféodées au pouvoir.

La confiance plébiscitaire accordée à cette équipe, avec à sa tête Antivirus Maximus1, a conduit les Serbes vers une situation qui, par chance, ne s’est pas produite, mais qui aurait bien pu se produire. Il n’est d’ailleurs pas tout à fait exclu qu’elle se produise si, par malheur, les choses devaient mal tourner.

Si Antivirus Maximus avait demandé à l’équipe susmentionnée, autrement dit à son état-major de crise, de recommander à la nation, comme meilleure mesure de protection contre la Covid-19, que l’on s’enduise de merde de la tête aux pieds, puis si – surprise ! – il avait approuvé cette « recommandation », les choses se seraient déroulées de la manière suivante.

À peu près les 35% de la population se seraient aussitôt enduits de merde de la tête aux pieds ; les 35% suivants auraient fait de même pour ne pas se distinguer des premiers ; les 22% suivants se seraient enduits de merde tout en se lamentant : « Vous voyez ce que Maximus nous inflige encore, il nous force à nous couvrir de merde », et les 8% restants ne se seraient enduits de rien et auraient continué de faire ce qu’ils font déjà : observer, depuis leur coin à la lisière de l’illégalité civique, la route sinueuse de cette nef des fous.

Les premiers 35%, c’est le noyau dur du Parti progressiste serbe, celui de Maximus, et ses sympathisants ; les 35% suivants, c’est le troupeau des écervelés qui, par peur de se démarquer des premiers, imite toutes les folies du noyau dur ; les 22%, c’est la prétendue élite urbaine de la prétendue « Serbie alternative », et enfin les 8%, ce sont des personnalités libres. Que ce nombre à un chiffre ne vous trompe pas : c’est un pourcentage extrêmement élevé.

Voyons, pour finir, où nous en sommes avec le dernier jeu de dupes auquel se livre notre gouvernement. En effet, à l’aube de la pandémie, le management étatique a promis à tous les citoyens majeurs une « aide » de cent euros, puis il a changé d’idée et a fait savoir que nos nababs transitionnels auront la possibilité de refuser ladite aide. Je ne sais pas si je vaux un nabab, mais je refuse catégoriquement les cent euros et fais savoir au ministre des Finances, cet ex-docteur ès sciences économiques2 : mes ex-cent euros, mettez-vous-les où je pense, bien profond, et gardez en ce lieu sûr ces deniers blancs pour les jours noirs.

1 Allusion au président de la république de Serbie. (NdT)

2 Le doctorat du ministre des Finances serbe est contesté pour plagiat. (NdT)

Traduit du serbe par Gojko Lukić.

La Maison, scène 3 : La fumée blanche / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Le narrateur :

Maintenant, nous sommes à l’extérieur de la maison. Dans une ruelle.

Un homme et une femme parlent.

Ce sont les voisins.

Jacqueline : t’as vu, ils ont fait du feu aujourd’hui

Gérard : oui, j’ai vu ça

Jacqueline : là, ça ne fume plus, mais ce matin, il y avait de la fumée qui sortait de la cheminée

Gérard : elle était blanche ?

Jacqueline : la fumée ?

Gérard : oui, la fumée. Elle était blanche ?

Jacqueline : oui, elle était blanche. Pourquoi ?

Gérard : je ne sais pas. Parfois elle n’est pas blanche

Jacqueline : et tu crois que ça signifie quelque chose ?

Gérard : je ne sais pas, peut-être

Jacqueline : en tout cas ça veut dire qu’ils sont vivants

Gérard : ou qu’il en reste au moins un de vivant

Le narrateur :

L’homme et la femme se taisent. Ils marchent en silence sans se regarder. On ne sait pas à quoi ils pensent.

Jacqueline : ils étaient combien déjà ?

Gérard : Cinq. Ils étaient cinq

Jacqueline : tu es sûr ?

Gérard : Certain. Je les ai vus distinctement le jour où ils sont arrivés dans la maison. Je m’en souviens encore. C’était un jour d’hiver. Il faisait froid. Les arbres n’étaient pas blancs, il n’avait pas neigé, mais tout semblait givré. Le paysage entier semblait givré, comme ralenti. Les arbres, les herbes, les fossés, les maisons, la fumée même qui sortait des maisons. Tout semblait froid et raide. Au bord de s’arrêter. Et ils sont passés

Jacqueline ne dit rien mais l’invite à poursuivre.

Leur voiture est passée. Elle était bleue. Ils étaient dedans. J’ai vu la voiture qui traversait le village

[silence]

Jacqueline : et après ?

Gérard : quoi « après » ?

Jacqueline : oui, que s’est-il passé « après » ?

Gérard : après, ils se sont arrêtés. La voiture s’est arrêtée. Devant la maison. Au pied de la maison, on pourrait dire. Devant la porte d’entrée. Et il sont sortis du véhicule. Tous. Les cinq

Jacqueline: tu les as vu ?

Gérard : oui je les ai vus

Jacqueline : et après ?

Gérard : après RIEN

Jacqueline : comment ça rien ?

Gérard : comme je te dis. RIEN. Après, il ne s’est rien passé

Jacqueline : RIEN ?

Gérard : non, RIEN. Je ne les ai plus jamais vus. Personne ne les a plus jamais vus. Comme s’ils avaient disparus. Comme s’ils n’existaient pas vraiment et que j’avais rêvé leur arrivée dans le village, ce jour d’hiver

Jacqueline : mais pourtant tu sais bien que non

Gérard : oui, je sais bien que non. Mais quand même. À part la fumée qui sort de la cheminée de temps en temps, il ne se passe rien. On les voit pas. On les entend pas. Avoue que c’est troublant

Jacqueline : tu veux dire que tu doutes ?

Gérard : non, je ne doute pas de ce que j’ai vu, mais c’est troublant

Le narrateur :

Jacqueline ne sait pas quoi répondre à Gérard.

Elle regarde à nouveau en direction de la maison.

Jacqueline : tiens ça y est, de la fumée sort à nouveau de leur cheminée

Gérard : elle est blanche ?

Jacqueline : oui, elle est blanche

Gérard : ah !?

[Comme s’il était étonné. Comme si blanche n’était pas la couleur attendue.]

À SUIVRE

Mais le printemps (la vérité) / Aurélien Delsaux

© Gérard Dubois

Dans cette situation, il n’y a rien de bien, rien de souhaitable, mais le printemps.

Deux mois bientôt, non j’exagère, un mois et demi, je ne sais plus le temps, j’ai un rapport troublé au temps. Je rêve moins intensément qu’au début. Mais le jour quand je vis je crois que je rêve. Les enfants sont en vacances, ils ne reçoivent plus de cours sur leurs écrans, on a relâché nos horaires. Ça va. Franchement, ça va. On a du rosé au frais.

Ce qui m’inquiète : il ne pleut pas, il n’a presque pas plu depuis deux mois, voilà ce qui m’inquiète. Si ça continue, ce sera terrible. Une catastrophe en cache une autre. Ça m’inquiète. Est-ce que ce sera toujours comme ça maintenant ? Des catastrophes gigognes ? Et c’est nous qui, au fur et à mesure, deviendrons de plus en plus minuscules ?

Nous ne sommes pas enfermés dans un petit appartement, nous sommes cinq, il y a aussi le chat, la chouette, les lézards, le hérisson qui se cache, tous les oiseaux. Le coucou a chanté pour la première fois le 4 avril. Je ne l’ai pas noté, je m’en souviens, c’est l’anniversaire de ma sœur. Depuis trois jours les grillons sont sortis de leur trou.

On s’en fout, mon pauvre, mais alors qu’est-ce qu’on s’en fout. Tu as vu la situation ? Est-ce que tu te crois à la hauteur de la situation ? Tu guéris qui ? Personne. Tu nourris qui ? Personne. Tu libères qui ? Personne. Tu sers à pas grand-chose, presque à rien. Ta sœur, les oiseaux, ton chat, tes gosses, on s’en fout. Tu y penses, aux malheureux enfermés chez eux, sans jardin, dans trois petites pièces ? Depuis des semaines et des semaines et jusqu’à —

Mais c’est le printemps, merde : joie. Merde, merde, merde : joie ! Joie, ça doit être normalement, non ? Le printemps pile à l’heure, ponctuel à notre rendez-vous. Ce sang blanc, frais, parfumé qui monte aux arbres. Les herbes qui se dressent. Les cerisiers comme des mariées. Le muguet qui fait tinter silencieusement le bonheur. Prenez, c’est pour tous.

Non, vous ne pouvez pas, je sais, vous êtes trop loin, vous n’y êtes pas, je sais, je sais bien.

Faut-il demander pardon ?

Début février quand le printemps sembla débarquer trop en avance, qu’il faisait 25, je n’arrivais pas à m’en réjouir, je me disais Même le printemps on nous l’a volé, le monde de l’argent et de la technique nous l’a volé, les hommes qui font tourner le monde de l’argent et de la technique nous ont volés. Voir les violettes fleurir, moi qui comme vous aime tant les violettes, sentir cette odeur qui rend amoureux, me rendait triste. Les premières fleurs maintenant donneront le cafard et on verra avec angoisse le premier soleil nous réchauffer.

Mais là. Mais maintenant. Le printemps. À l’heure. Et je ne peux pas non plus me réjouir tout à fait. Ou plutôt : le bonheur vient, et d’un coup se fane.

La beauté, la simple beauté qui rend malheureux. C’est à cela qu’il faut arriver ?

Non mais au lieu qui dit ta place. Conserve-le en toi ce lieu. Ouvre, je dis !

Qui voudrait d’un jardin qu’on ne peut partager ? Quel roi assez stupide ?

Allons, sois heureux, ça ne rendra pas les autres plus malheureux que tu sois heureux, ça pourra même les rendre moins malheureux. De loin, oui. En rêve, oui. Si tu leur dis, un peu, oui.

Que la nature si bonne et si généreuse soit devenue un luxe, scandale de nos scandales. C’est si bon d’habiter le monde, c’est si réconfortant quand tout d’un coup : la nature, la vie, là, là, ça va aller, elle est là, avec nous. Même dans la guerre, même dans la cour de la prison : qui sait voir le brin d’herbe est sauvé. Et ça il faudrait le taire, et ça, le brin d’herbe, ils veulent aussi nous l’arracher ? Et alors, quoi ? Toutes les métaphores avec ? Le rossignol qui chante jour et nuit ? Et aussi le rouge-gorge qui tout d’un coup quand on croit que tout est fini, etc. ?

Chante, rossignol, chante, toi qui as le cœur gai !

Ah, ça non, ma chanson, ma petite chanson, vous ne l’aurez pas, vous ne l’empêcherez pas, vous ne me l’arracherez pas, ah ma petite chanson, ça non. Non.

Je suis prêt pour le caprice.

Refaites-vous des yeux pour voir, façonne mon nez pour que je sente, mes mains pour les caresses, les oreilles pour tous les bruits, tous les chants. Vous viendrez vous promener, d’accord ? Nous marcherons ensemble, tranquilles, dans la forêt, d’accord ? Nous laisserons les soucis d’hier qui nous accaparaient pour rien, les voleurs d’hier nous les laisserons, et si vous voulez, en secret, nous nous donnerons la main.

La vérité me manque comme une amie qu’il y a longtemps, dans l’enfance, nous avions tous en commun, et qui secrètement rassemblait nos cœurs. Vous en souvenez-vous ? Ah oui, toi aussi tu la connaissais, ah oui toi non plus tu ne sais pas son nom, ah oui c’est notre amie anonyme et commune. La vérité me manque, je la vois dans mes rêves, comme je vois les amis sur les écrans, mais je ne peux pas les toucher, mais je ne peux pas leur donner une bise, les serrer dans mes bras, je ne peux pas serrer leurs mains, leurs visages sont comme de faux visages, sans chaleur, sans parfum, oh que j’aimerais devant tout le monde embrasser la vérité sur la bouche.

La Maison, scène 2: Le silence des carpes / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Le narrateur :

Nous sommes dans la même pièce, mais un autre jour. Ou à un moment différent de la journée, plus tard peut-être. En tout cas, comme si les deux scènes n’avaient rien à voir. N’étaient pas reliées l’une à l’autre. Ce qui est vrai d’une certaine façon.

(A)  prend à nouveau la parole.

On ne sait toujours pas à qui il s’adresse – à un témoin imaginaire peut-être.

A : la dame qui habite le maison, elle veut pas qu’on fasse de bruit

B : elle veut qu’on se taise

A : TOUT LE TEMPS

B : oui, tout le temps

A : elle veut qu’on fasse que du SILENCE avec nos bouches

B : pas de bruit, aucun bruit

A : « Silence», elle dit

B : alors on se tait

A : on ouvre la bouche mais y’a aucun son qui en sort

B : ça fait comme ça

B ouvre la bouche sans émettre aucun son

A l’imite bientôt

A : comme si on était des carpes

Des carpes sorties de la mare, mais elles font comme si elles y étaient encore, comme si elles s’étaient rendues compte de rien – qu’elles s’étaient pas rendues compte –

B (poursuit le récit de A) : – que la mare avait été vidée et qu’il n’y avait plus d’eau à l’intérieur –

A (poursuit le récit de B) : – qu’il restait seulement des cadavres au fond de la mare : des mulots, des chouettes, des vieux guidons de bicyclettes, des poupées en plastique

B (poursuit le récit de A) : comme si l’eau de la mare se trouvait au dehors, là où elles étaient les carpes, alors qu’y a plus d’eau nulle part, ni dans la mare, et encore moins dans l’air, là où elles se trouvent, les carpes

A : tout le monde le sait, mais les carpes elle s’en rendent pas compte

B : elles continuent d’ouvrir la bouche comme si elles étaient dans l’eau

A : comme nous

B : quand on ouvre la bouche sans rien dire

A : parce que la dame elle veut pas en entendre parler

B : « pas un mot », elle dit ; « je veux pas entendre un mot »

C qui écoute A et B mime avec son index posé sur la bouche ce « pas un mot », cette exigence impérieuse de silence que réclame la dame dès qu’elle entre dans la pièce

A qui imite la dame : « parce que si j’entends un mot qui dépasse, je vous préviens que ça va barder »

B qui imite la dame : « ça va chauffer pour vos matricules »

C imite tout à tour la dame [avec son exigence impérieuse de silence] et A et B articulant du silence comme des carpes

A : alors on se tait

B : on fait semblant de rien dire

A : mais c’est faux, en fait

B : on parle quand même, mais c’est juste que personne ne l’entend

A : comme ça y’a que NOUS qui le savons

C poursuit son imitation des carpes qui parlent en silence

B : la dame, elle peut pas du tout deviner ce qu’on dit

A : parce que NOUS on parle EN SILENCE

B : si la dame devinait ce qu’on dit, on serait puni

A : puni sévèrement même

B : mais c’est pas ça qui se passe

A : on n’est pas punis

B : on le saurait si on était punis

A : on s’en rendrait compte

C – qui n’entre pas dans la conversation entre A et B mais poursuit son propre raisonnement – se dit à lui même sans articuler un mot :

« peut-être qu’on a parlé fort un jour sans s’en rendre compte, et que la dame elle a tout entendu ; elle a tout entendu et que c’est pour ça qu’on est enfermés depuis »

A qui semble avoir entendu ce que C vient de se dire à lui même (en silence) poursuit la conversation avec B qui lui aussi a entendu ce que C a dit en silence :

A : MAIS on sait pas si on est enfermés

B : comment ça ?

A : OK, on sort pas de la maison, mais on a jamais essayé non plus

B : mais quand même

A : quoi, « quand même »?

B : quand même, moi je crois qu’on est enfermés

A : tu crois qu’on est enfermés ?

B : oui, je le crois

A en direction de

A : et toi ? Tu crois aussi qu’on est enfermés ?

C : moi, je suis trop petit

A : trop petit pour quoi ?

C : pour savoir

A : alors, pourquoi tu dis « peut-être qu’on a parlé fort un jour sans s’en rendre compte, et que la dame elle a tout entendu ; elle a tout entendu et que c’est pour ça qu’on est enfermés depuis »

C : je sais pas

C se met à pleurer.

A et B tentent de le consoler, puis ils se dirigent vers la fenêtre de la pièce. Ils collent leur nez aux vitres et regardent le mur qui entoure la maison

Le narrateur :

Nous ne savons pas ce qu’ils voient.

à suivre

La Maison, scène 1: La mort des bêtes à cornes / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Les 3 enfants :
A
B
C


Les voisins :
Gérard
Jacqueline

Le narrateur :
À l’intérieur d’une maison aux volets clos, des enfants parlent. Ils sont trois. Deux ont entre 9 et 10 ans. Le dernier [le plus petit] a la taille d’un enfant de 5 ans.

L’un des enfants (A) prend la parole.
On ne sait pas vraiment à qui il s’adresse.
Si c’est aux autres enfants qui sont avec lui ou à une personne invisible qui se tiendrait avec eux dans la pièce. Une présence imaginaire.

A : Depuis des années, on est dans la maison. Peut-être qu’on est enfermés. On sait pas. La seule chose qu’on sait, c’est qu’il ne faut pas aller dehors
L’autre enfant (B) reprend : non, il ne faut pas aller dehors
A : parce que dehors il y a des choses, on connaît pas leurs noms
B : des choses avec des cornes et on sait pas même pas comment elles s’appellent
A : oui, des choses avec des grandes cornes qui courent
B : et on sait jamais si elles vont s’arrêter
A : ou si elles vont foncer dans le mur
B : le mur en pierre qui borde la maison
A : un mur exprès pour qu’elles puissent pas sortir
B : oui, exprès pour ça
A : alors nous, on les regarde
B : foncer vers le mur
A : voir si elles freinent à temps
B : ou trop tard – si elles freinent trop tard
A : mais on voit jamais la fin
B : non, on voit jamais la fin

C s’étonne d’une chose qu’il sait pourtant, comme s’il l’avait oubliée
C : pourquoi on voit jamais la fin ?

A : parce qu’on ferme les yeux
B : on met nos mains sur nos yeux et alors, on voit que du noir

les 2 enfants A et B font le geste de mettre leurs mains sur leurs yeux

L’enfant C fait lui aussi le geste de se mettre les 2 mains sur les yeux
C : c’est tout noir

A : on les entend pas non plus
B : parce que les fenêtres de la maison sont fermées

A : oui, parce que dehors, en plus des choses avec des cornes, il y a des choses qui sentent pas bon
B : qui sentent l’œuf pourri
A : ou le purin
B : le purin de vache
A : le purin de vache pourri, hihihi (il ricane)
B : c’est pour ça que NOUS on reste à l’intérieur

C comme s’il énonçait une vérité ou un principe indubitable : NOUS, ON RESTE TOUJOURS À L’INTÉRIEUR

A : parce qu’à l’intérieur la dame dit qu’on est protégés
B : qu’il ne peut rien nous arriver
A : alors que dehors c’est dangereux

C : dangereux comment ?

A : dangereux comme si c’était la guerre
B : la guerre avec des armes à feu

C : comme ça ?
Et il fait le geste de viser et de tirer sur une cible, avec des bruits des balles qu’il fait avec sa bouche « pan pan pan »

A : oui, comme ça.
Ça tire de partout et nous on doit éviter les balles
B : alors on se bouche les oreilles et on court le plus vite possible

les enfants A et B courent en tous sens en se bouchant les oreilles

C : « tatatatattatkkk »

il imite un bruit de mitraillette ; il vise A et B qui courent

A : on court comme si on allait mourir
B : mais on veut pas mourir
A : alors on court le plus vite qu’on peut
B : pour pas mourir

C : parce que NOUS on veut pas mourir. On veut pas mourir. On veut pas mourir.

L’enfant C court à toute vitesse avec A et B

à suivre

Dialogue fictif avec mes amis imaginaires 1 : les neurones / Sophie Divry

© Gérard Dubois

NEURONE 1 : C’est pas possible, c’est pas possible…

NEURONE 2 : Je suis sidérée.

NEURONE 3 : J’arrive pas y croire.

NEURONE 4 : Je suis sous le choc.

NEURONE 5 : Mon niveau baisse.

NEURONE 6 : Je digère les informations

NEURONE 7 : Je me traîne.

NEURONE 8 : Je ne transmets plus rien.

NEURONE 9 : Moi non plus.

NEURONE 10 : Moi je lis.

TOUS LES AUTRES NEURONES : AH BON ?

NEURONE 10 : Eh oui. Depuis hier, j’arrive à relire.

TOUS LES AUTRES NEURONES : Ça alors ! Et tu lis quoi ?

NEURONE 10 : Hum. Une autobiographie de Jérôme Kerviel…

TOUS LES AUTRES NEURONES : AH ! AH ! AH ! (rires des neurones) [Libre interprétation du metteur en scène imaginaire.]

NEURONE 2 : Ah ouais, d’accord. Il y a un mois, on lisait Mircea Cartarescu et H.G. Wells, et là tu lis l’autobiographie de Jérôme Kerviel….

NEURONE 5 : Le niveau baisse, je le disais récemment.

NEURONE 8 : À ce niveau de concentration-là, moi aussi je peux lire.

NEURONE 10 : Pas la peine de se moquer de ma transmission, hein. J’ai vu ce bouquin dans une boîte à livres dans le quartier. Et comme vous m’aviez toutes laissée tomber, eh bien, je l’ai désinfecté et j’ai commencé.

PETITE NEURONE (toute excitée) : Maman, c’est qui Jérôme Kerviel ? C’est qui ?

NEURONE 6 (en colère) : D’où elle vient, celle-là ?

NEURONE 1 : Qui est capable d’engendrer de nouvelles neurones par un temps pareil ?

NEURONE 2 : Oui, zut alors. On ne peut même plus se décérébrer tranquillement…

NEURONE 9 : Pardon, elle est à moi. Petite neurone): Jérôme Kerviel c’est un trader, ma chérie. Il a joué et perdu des milliards d’euros en Bourse et cela a beaucoup fait parler il y a quelques années, il y a eu un procès et tout, et donc on a fait un livre sur lui.

PETITE NEURONE (toute excitée) : Mais pourquoi ça vous fait rire ?

NEURONE 9 : Eh bien, hum, parce que ce n’est pas le genre de livre que nous lisions dans le passé…

NEURONE 3 : Ça, c’est clair !

NEURONE 4 : Tu nous avais habitué à mieux.

NEURONE 10 : Pardon, mais je fais ce que je peux. Je suis seule dans ma synapse, alors je conduis doucement… Et puis, vous êtes obtus, ce n’est pas si inintéressant…

NEURONE 1, NEURONE 4, NEURONE 5, NEURONE 7, NEURONE 9 : Hu Hu(moue ironique de neurones à passé intellectuel un peu snob).

NEURONE 10 (plus fort) : Ah, c’est votre faute après tout ! Faudrait recommencer à vous ré-exciter un peu les copines ! Ça fait trente-trois jours maintenant, vous pouvez pas rester comme ça à vous regarder le plafond crânien. Faudra se remettre à se connecter un peu. Un peu d’effort ! Il faut lire !

NEURONE 7 : Je voudrais bien, mais je me traîne.

NEURONE 8 : Je ne transmets plus rien.

NEURONE 1 : Je n’y arriverai pas.

NEURONE 10 : Mais si ! On commence par un truc simple, des nouvelles fantastiques si vous voulez. Et puis après, un roman policier…

NEURONE 2 (à Neurone 3) : Y’a quoi ce soir, sur Netflix ?

NEURONE 3 : Un film italien je crois.

NEURONE 4 : Ah bon, en VO et tout ?

NEURONE 3 : Oui.

 NEURONE 5 : Moi je préfère les séries américaines.

NEURONE 4 : J’ai pas envie de me taper des sous-titres ce soir. J’ai pas l’influx.

NEURONE 2 : Ça vaut mieux que lire en tout cas.

NEURONE 10 : Hey ! Vous m’écoutez ?

TOUS LES AUTRES NEURONES : Non.

NEURONE 10 : Pourquoi ?

NEURONE 2 : Parce que tu n’as pas activé le circuit de la récompense.

NEURONE 10 : Mais je ne peux pas l’activer ! (triste) On ne peut même plus prendre un bain à la piscine !

PETITE NEURONE : C’est quoi une piscine ?

NEURONE 9 : Un truc du passé.

NEURONE 4 : Tu nous saoules avec tes exigences culturelles, Neurone 9, laisse-nous dans nos basses impulsions, ça nous va très bien, on confine.

NEURONE 5 : On ne lira pas !

NEURONE 3 : Ouais, on est en grève.

TOUS LES AUTRES NEURONES (plus fort mais sans excitation ) : On est en grève ! En grève ! En grève ! En grève !

PETITE NEURONE : Maman, c’est quoi une grève ?

NEURONE 6 (en colère) : Ta gueule, toi, va jouer avec la prise électrique !

NEURONE 9 : Oh ! On ne parle pas comme ça aux jeunes neurones. Elles sont notre avenir.

NEURONE 6 : Notre avenir, je l’emmerde ! No future !

NEURONE 9 : Viens ma chérie, on s’en va.

(Choquée, Neurone 9 sort avec Petite Neurone.)

NEURONE 10 : Je vois qu’il n’y a rien à tirer de votre contact. Je me retire dans mon hippocampe.

(Neurone 10 sort.)

NEURONE 6 : Ouais, c’est ça barre-toi !! Va lire ton livre pourri ! C’est la FIN du MONDE !

NEURONE 1 : C’est pas possible, c’est pas possible…

NEURONE 6 (en roue libre) : C’est la FIN du MONDE !

NEURONE 2 : Je suis sidérée….

NEURONE 3 : J’arrive pas y croire…

NEURONE 4 : Je suis sous le choc…

NEURONE 5 : Hum, et pour le film italien en VO, vous êtes sûres qu’on ne peut pas faire quelque chose ?

La Montagne / Jon Atli Jonasson

© Gérard Dubois

Lorsqu’il s’agit d’escalader des montagnes, je suis deux règles.

Je ne peux pas prétendre en être l’auteur, ni les avoir découvertes.

Elles m’ont été transmises.

Par d’autres grimpeurs.

Certains d’entre eux y vont toujours fort.

D’autres se reposent.

Règle numéro un : n’arrête jamais de marcher.

Tu peux marcher vite.

Tu peux marcher lentement.

Mais ne t’arrête jamais.

Règle numéro deux : la montagne te montre qui tu es.

À présent je cours dans les bois.

Près de la maison.

Le long du ruisseau.

Sur les collines.

Avec le chien.

Il n’y a pas de montagnes ici.

Puis je prends le petit-déjeuner.

Avec l’enfant.

Avec ma femme.

La télé en arrière-plan.

Sur l’Ipad, le décompte des morts du Corona.

Des bulles rouges de différentes tailles sur une mappemonde.

Je ne cesse de rafraîchir la page.

Le matin a plus de sens si je fais jouer du Bach.

Je me tiens près de la fenêtre.

Je compte les gens.

Pendant un moment.

Le bureau m’attend.

Avec clavier et vue sur un mur de briques.

Et l’horloge Kienzle Quartz World trouvée, il y a des années, dans un centre de recyclage.

Sur le cadran, les pays du monde.

Les aiguilles bougent lentement.

Ne s’arrêtent jamais.

La nuit tombe.

L’enfant prend un bain.

Avec un canard en caoutchouc et des bulles.

Chaque jour est fait de minuscules bulles vouées à éclater.

J’allume une bougie.

Mets un truc facile.

Nina Simone.

Nous dînons.

Un truc simple.

Un truc chaud.

J’entends des hélicoptères au loin.

Il y a un hôpital à côté.

Puis ça s’arrête.

L’enfant proteste.

Mais on se couche quand même.

Je ne mets pas d’alarme.

Les mathématiques du risque ne me laisseront pas dormir.

Continue à avancer.

La montagne murmure.

Ne t’arrête jamais.

Traduit de l’anglais par Olivier Pratte.


When climbing mountains I follow two rules.

I can’t say I made or discovered them myself.

They were handed down to me.

From other climbers.

Some of them are still going strong.

Others are resting.

Rule number one: never stop walking.

You can walk fast.

You can walk slow.

But you never stop.

Rule number two: the mountain tells you who you are.

I run in the woods now.

Close to the house.

Down the creek.

Up the hills.

With the dog.

There are no mountains here.

Then I have breakfast.

With the kid.

With my wife.

The TV is on in the background.

The Ipad shows the Corona kill count.

Red bubbles of various sizes on a world map.

I keep refreshing the page.

The morning makes more sense if I play some Bach.

I stand by the window.

Counting people.

For a while.

The desk is waiting.

With a keyboard and a view of a brick wall.

And the Kienzle Quartz world clock I found on in a recycling center years ago.

The face depicts the countries of the world.

The hands move slowly.

They never stop.

It gets dark.

The kid gets a bath.

With a rubber duck and bubbles.

Each day is made up of tiny bubbles that are destined to burst.

I light a candle.

Put on something easy.

Nina Simone.

We eat dinner.

Something simple.

Something warm.

I hear helicopters in the distance.

There is a hospital close by.

Then it goes quiet.

The kid protests.

But we still go to bed.

I set no alarm.

The mathematics of risk won’t let me sleep.

Keep moving.

The mountain whispers.

Never stop.

Programme / Qiu Miaojin

© Gérard Dubois

Il y a quelques principes très simples qui, pour mon moi transformé, disons mon moi de Gongguan Street, peuvent faire fonction de règles d’existence : déjà tout ce qu’il y a de plus simple pour parvenir à vivre au mieux.  

1/ La volonté nécessaire pour écrire la nuit – s’exercer à la rendre alerte et habituelle, s’obstiner sur le long terme, cesser de se demander pourquoi, parvenir à en faire un mode d’existence solide, fiable, auto-discipliné.  

2/ Organiser ses temps de repos selon un rythme précis – ne pas se laisser de moments superflus qui permettraient de s’assoupir ou de se disperser, faire en sorte que chaque jour soit rempli, tendu par un sentiment du temps forçant à aller de l’avant.  

3/ Se fixer des objectifs de réussite pour chaque étape – un programme intense de créations successives ; pour la réalisation de chacune d’entre elles, se tenir à un système suffisant de maturation par la lecture et l’écriture, un mécanisme autonome de production de créations abouties. Je dois veiller avec soin à ces moyens de générer du sens qui me sont propres. Et l’étape vers de plus grands objectifs c’est moi qui dois la fixer, elle demandera encore plus de lutte, d’effort prolongé et acharné, pour me permettre les années passant d’obtenir prix et récompenses.  

4/ Supporter la solitude à long terme – pour la création de même que pour l’étude.    

Qiu Miaojin, Journal, 6 septembre 1989.  

Traduit par E. Péchenart. NB : le titre est ajouté.

UNE LETTRE DE PROSPER BROUILLON / Éric Chevillard

© Jean-François Martin

Comme l’os dans Prosper, comme la rouille dans Brouillon, je me trouve confiné moi-même dans l’oubli des chansons, des rires et des marelles, éperdu de solitude séléniteuse et grisé du vinaigre trop jeune de mes caves d’altitude, errant dans l’ornière de mes phrases comme dans des bottes qui serrent le pied, mais écrasant les mottes de la déconvenue et du ressentiment à coup d’adjectifs bien sentis et d’adverbes au pluriel invariable qui souvent, coïncidence à peine croyable, se terminent par -ment.

Ne l’avais-je pas auguré dans l’épilogue final qui clôt à la façon d’une postface conclusive Écrire et tricoter, c’est pareil, l’autobiographie de ma propre vie ? Je me cite, vous ne trouverez rien de mieux à faire vous non plus : « Un jour, nous serons fils de l’eau moirée et filles des silences célestes. Nous galoperons sur l’onde électrique des crinières, nous avalerons des nuées de mouches à miel qui bourdonneront dans nos prières. Moins vile sera la vie. N’ouïront nos oreilles que le ramage des cieux et nous aurons admis que c’est bien le nez crochu des sorcières qui frise nos toisons. »

Il me semble que tout est annoncé là dans le détail et que, si l’on avait su me lire entre les lignes, sous les mots et derrière la page, de moins négligents édits eussent été édictés par nos édiles et nos médicastres édifiants de médiocrité (assonance allitérative en –édi qui doit être entendue comme un clin d’œil à Eddy Mitchell dont la chanson « La dernière séance » sonne lugubrement le glas de nos joyeux tocsins). Ce passage tout grêlé encore des postillons de l’évidence ulcérée n’alerte-t-il pas clairement sur la pénurie à venir des masques protecteurs et sur la coupable désinvolture du promeneur déconfiné sans son chien ?

Je me porte bien, mes amis, ma muse roule comme des trilles ses glaires charbonneuses dans son gosier de rossigneul breton et je tenais à vous faire savoir que j’assurerai sans coup férir ma masterclass par visioconférence puisqu’il s’agit de ne pas céder devant l’avanie et que les virements en ligne restent possibles, Dieu soit loué.

Ni les bubons ni les pestilences n’ont jamais empêché ma littérature de faire joyeusement sonner la musique de crécelle des caisses enregistreuses. Cette crise me semble être pour tout le monde l’occasion d’un retour à moi. Profitons de ces heures creuses pour lire l’écrivain plus creux encore et descendre ainsi sans respirateur dans l’abîme des consciences suffoquées et des comas définitifs.

Celui qui prétend que refermer mes livres est le plus urgent des « gestes barrières » n’a jamais goûté mon suprême de chauve-souris à la crème de truffe ni savouré mon bourguignon de pangolin à l’encre de chine.

Je ne vous oublie pas. Je trouverai toujours dans les recoins de mon désœuvrement de quoi vous faire perdre votre temps. J’ai dans mes fonds de tiroir un reste de flan à peine moisi qui me fera tout un livre si je le tartine suffisamment mince.

Souvent, quand le tapis sous moi n’est pas en bois trop dur, je tombe à genoux, tout contrit de reconnaissante gratitude envers les âmes d’amiante qui bravent le virus, les médecins, les infirmières, les caissières, ou votre serviteur encore qui, paludier de soi-même, sait si bien extraire de ses larmes du sel pour aviver vos plaies. Non sans abnégation, je m’astreins aussi à me nourrir chaque jour copieusement comme la femme prégnante qui mange pour deux dans l’espoir de vous donner ainsi à acheter le fruit coûteux de mes entrailles et de mes spéculations syntaxiques dès que rouvriront les commerces essentiels à ma prospérité.

Je ne vous embrasse pas, ayant à cœur de protéger de vos miasmes mes petites lectrices de 14 ans auxquelles je n’ai pas toujours la brutalité de retirer à temps ma tendresse en ces heures difficiles. Mais je vous laisse cordialement me saluer bien bas.

Le monde ou rien / Olivier El Khoury

© Gérard Dubois

Au coin de la place Flagey, en face de la pompe à essence, y a un Paki tenu par un Indien un peu mystique, la soixantaine : c’est mon ostéo. Sans blague. J’ai découvert ça un soir, l’ivresse sur un fil, je rachetais une cannette pour chaque main libre, garder l’équilibre. Ça paraît loin, l’époque. Y a des oiseaux qui sortaient des enceintes, à l’intérieur de son shop, j’ai dit c’est feng-shui ça, en pointant la musique, il a répondu oui, ça aide pour les chakras. Je lui ai rallumé sa clope mal roulée en souriant. Il m’a fait m’asseoir sur son tabouret, il m’a calé une pierre sous le cul et il m’a mis sa grosse main chaude de padre dans le dos et il a reparlé des chakras, l’énergie, tu sens ? Oui. Je fermais les yeux, j’entendais les clients qui défilaient, le bruit de la caisse, le tintement des pièces. Ensuite, il m’a allongé dans la réserve, mes pieds qui débordaient dans le magasin, et il m’a craqué le dos dans tous les sens, après, j’étais comme sorti de l’emballage.

Ce matin et depuis hier, j’ai la nuque bloquée et je pense elle est des nôtres, ma nuque, confinée. J’ai retourné la nuit dans tous les sens, j’ai réussi qu’à en faire un cauchemar de douleur. Je descends chez l’Indien, à peine lavé, avec un balai dans le cou et peu de responsabilité civique. Je lui prends une cannette de cinquante et un miracle. Il m’installe sur son tabouret.

Je dis je veux être droit, pour assister à la fin du monde, depuis mon balcon.
Il dit c’est trop tard, petit.
Ça va pas, les affaires ?
Si, les affaires, bien.
Tant mieux.

Je me détends. Il me palpe le haut du dos, le cou, analyse, me manipule légèrement. Et, en scandant presque, il dit

Et si le monde avait
depuis longtemps
cessé d’exister
sans nous ?

Je réponds quoi ?
Et ça fait CRAC, putain, merci et à plus.

Je ressors, ma nuque sort du car wash et je prends le printemps en pleine gueule. Deux ans que j’ai arrêté de cloper mais un soleil pareil, dans cette ville quasi déserte, moi à nouveau neuf, un peu sale et désespéré, l’apéro dans la manche, je m’y remettrais presque. En marchant, je songe à ma nuque, qui me croit peut-être déjà mort, ma petite nuque, plus vivante que jamais.

La ville est belle, moins remplie. Et je mime une clope dans ma bouche, puis pfouuuuh j’expire vers là-haut.

Qu’y a-t-il derrière le mur ? / Violaine Ripoll

L’écrivaine autrichienne Marlen Haushofer a écrit Le mur invisible en 1963. Née le 11 avril 1920, elle aurait eu cent ans cette semaine.

Dans ce roman, une femme, dont on ne sait pas le nom, rend visite à des proches dans une maison en pleine forêt des Alpes autrichiennes. Partis pour la soirée, ceux-ci ne reviennent pas. En allant à leur rencontre, le lendemain, elle se cogne contre un mur invisible, au milieu de la route. Elle n’a d’autre choix que de faire demi-tour; le mur s’étend, la laissant seule dans un large contour.

Peu à peu, elle organise sa survie, subsiste grâce à des réserves existantes, des récoltes sommaires et la chasse. Pour seules compagnies, une chatte sans nom, une vache, Bella, qui vêle peu après, une corneille blanche, et toutes les autres bestioles qui peuplent la forêt. La nature lui en fait baver à chaque saison. Elle apprend à tâtons.

Après un temps indéfini de solitude, elle abat un homme au milieu de l’alpage, qui a tué le jeune veau. De cet être qui semble pris de folie, le seul à avoir pénétré le périmètre, elle ne saura donc rien.

Enfermée derrière le mur invisible, ou seule protégée d’un désastre extérieur qu’elle suppose ?

Sa seule lecture : de vieux almanachs. Sur ce qu’il reste de papier dans la maison, elle écrit pour ne pas sombrer. Elle écrit pour garder trace de ce qu’elle vit. Des notes, puis un journal. Le livre s’interrompt quand elle n’a plus de papier pour écrire.

***

Depuis quelques semaines, un mur invisible entoure le monde entier, relié par les racines d’une forêt chinoise peuplée d’animaux du cru. Ce mur étreint, étouffe, tue. Les frontières nationales se disloquent jour après jour contre des lignes statistiques macabres.

Les almanachs d’antan sont remplacés par des posts compulsifs, vantards et mensongers. Pendant ce précieux temps, des courageux·ses tentent d’escalader le mur à mains nues, leurs voix assourdies par la fatigue. Pas d’échappatoire. Survivre dans cette jungle des temps nouveaux.

Certain·e·s mieux protégé·e·s que d’autres. Que dire des autres murs, ceux des camps de réfugiés et des prisons ? Que dire de celles·ceux qui n’ont pas de murs pour s’abriter?

Ne reste plus qu’à trouver les mots, traduire nos rêves et inventer l’après.

Écrire.


Pour le jour où les plus vaillant·e·s porteront les derniers malades jusqu’à la clairière,

Pour le jour où les plus épuisé·e·s trouveront réconfort et gratitude,

Pour le jour où les sorcières réapparaîtront dans les forêts anciennes,

Pour le jour où les plus humbles repenseront le monde au son du chant des oiseaux.

Die Wand, Mohn, Gütersloh und Wien, 1963, Deutscher Taschenbuch-Verlag, München, 1991.

Le mur invisible, traduit de l’allemand par Liselotte Bodo et jacqueline Chambon, Actes Sud, Arles, 1985, 1992 et 2014, coll. Les inépuisables.

Julian Pölser a adapté le livre en un film éponyme en 2012.

Photos: © Violaine Ripoll

Okinawa, Japon / Adrien Blouët

© Gérard Dubois

Il y a deux semaines, à la librairie, j’ai acheté Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari, en français, et peut-être que le même jour, un Japonais a trouvé l’édition originale d’un livre de Medoruma Shun, écrivain d’Okinawa, dans une librairie d’Ajaccio, mais ça m’étonnerait, c’était le début du confinement, je n’étais pas là, ayant pris quelques mois d’avance sur la distanciation sociale, j’ai été, donc, confiné par contumace, avec des journaux en ligne et des appels visio, comme tout le monde, mais avec le privilège de pouvoir faire vingt-cinq kilomètres à vélo par jour, si ça me chantait.

On est deux, une amie qui devait repartir est restée, on essayait de faire comme si pour nous tout allait bien, mais maintenant, alors que je m’apprête à quitter Okinawa comme j’avais prévu de le faire depuis longtemps (et je me demande, en fait, si un bateau quittera vraiment le port de Naha mardi matin, dans les matins de quel monde des bateaux quittent-ils encore des ports, voilà ce que je me demande), je me demande si les plages et les étoiles de mer énormes et bleues ont toujours aussi bon goût, avec là-bas ces morts qu’on compte et ces vivants qu’on emmure et qui m’ont l’air de devenir un peu fous, mais peut-être cette deuxième vérité est-elle déformée par la distance, l’inquiétude, les aléas du numérique et les ronds de l’ennui.

Au début (mais quand), au début j’avais deux doctrines en tête : les problèmes touchent le reste du monde, croyance confortable, très couleur locale, et, un peu l’inverse, un peu plus alarmiste et hollywoodienne mais au fond réaliste : désormais tout peut arriver, et, si je me souviens bien, tout est arrivé, ici aussi, un peu lentement, et tout continue d’arriver, article après article, Tokyo a commencé à vaciller, suivant à peu de choses près, et à sa manière, le même chemin que le reste du monde que l’on croyait si loin, mais Tokyo, vu d’Okinawa, c’est toujours aussi loin que le reste du monde, donc pour nous (mais pour qui ?) tout allait encore très bien, croyions-nous, je ne sais plus quand ni comment se déroulaient ces événements au passé ou à l’imparfait parce que là, du coup, on ne sait plus, parce que là, alors même que j’écris ces lignes à Okinawa, dans la bibliothèque préfectorale privée d’un siège sur deux par mesure de façade, je crois comprendre qu’on dirait qu’Okinawa aussi vacille, et les mots en trop sont là parce que je ne suis pas sûr, ou que je ne veux pas être sûr, même si je crois comprendre que je sais que c’est sûr, maintenant, mais que quoi est sûr, ça je ne sais pas.

Je me souviens qu’hier soir, les bars du marché de Naha étaient étrangement vides, on s’est peut-être dit que ceux qui pouvaient lire trois mille caractères savaient quelque chose qui nous avait échappé, puis tout à l’heure, j’ai vérifié le tableau des contaminations, à Okinawa qui compte plus de centenaires que partout ailleurs, on est passé de 9 malades, hier, à 17 aujourd’hui, de moins en moins virtuelle cette réalité, ça ressemble à la fin du sursis, au début de l’effondrement, à la peur, ou ça ressemble, comme l’écrit Jérôme Ferrari, à « la voile carrée d’un navire croisant sur les eaux bleues de la Méditerranée, au large d’Hippone, portant depuis Rome la nouvelle inconcevable que des hommes existent encore, mais que leur monde n’est plus » et c’est mieux dit, vu comme ça, mais notre monde est encore et nous sommes toujours dedans, ou nous le sommes toujours, même dans ce qu’on appelle les confins, et je me demande si certains arrivent à penser normalement, à écrire ou à travailler normalement, dans la peur et la fureur, en tout cas je vois que certains tabassent et mentent encore et toujours normalement, et je me demande à quelle vitesse, quand on sera guéris, tomberont-ils, ceux qui étaient supposés pouvoir empêcher ça, pour qu’on puisse faire mieux, sans eux, sans leurs képis de dictatures et sans leurs dents serrées pour continuer à ne jamais avouer qu’ils avaient tort, et qu’ils l’ont toujours su.

Dimanche 5 avril 2020, Okinawa, Japon

Jour 13 / Sophie Divry

© Gerard Dubois

Deuxième dimanche de confinement à Lyon. Il faisait très froid aujourd’hui. Tant mieux si la météo porte à rester chez soi. Je n’ai pas hâte qu’il fasse beau et que le cœur me fende de voir un ardent soleil à travers les fenêtres. Surtout que dans ce dimanche perpétuel qui nous est fait, un dimanche sous confinement, c’est encore plus douloureux.
J’ai eu une vraie souffrance de solitude aujourd’hui.  D’ordinaire le dimanche, je fais le marché et je vais à la messe. Et puis, en prévision du lundi où je sortirais à la bibliothèque, je travaille un peu pour me remettre dans le bon état d’esprit. Là, ni marché ouvert, ni messe. Demain, je ne pourrais pas aller à la bibliothèque. Et je me retrouve bien cafardeuse.  J’ai lu. Mais même lire me fait de la peine. C’était Le Démon, de H. Selby. Harry White drague une fille dans un jardin public, lui donne rendez-vous pour le lendemain, puis va dîner chez ses parents avant de faire du base-ball avec ses copains. Et ça me fend le cœur. On a l’impression que plus jamais on ne pourra faire cela, que c’est déjà si loin, que peut-être ça ne reviendra jamais. J’ai envie d’aller chercher des photos de mes amis, au grenier, dans de vieux albums mais ça va me faire pleurer. Alors, faire un gâteau ? A quoi bon si ce n’est pour le partager. J’ai une envie terrible de partager quelque chose. 
Hier j’ai trouvé un endroit un peu fleuri et pas trop fliqué où quelques personnes profitaient aussi de leur samedi. Un enfant de trois ans jouait à la balle avec son père. J’avais envie de leur dire merci. Merci de me permettre de voir un enfant jouer à la balle avec son père. 
Oui, c’est vraiment dur cette solitude. Quand nous referons-nous la bise ? Quand nous rendrons-nous visite à nouveau ? Quand pourrais-je à nouveau entendre la sonnerie de l’école d’en face et les cris des écoliers ? Quand chanterons-nous ensemble ? Quand pourrais-je enfin à nouveau, enfin, appartenir ?

Dimanche 20 mars, jour 13

Souvent après avoir traduit un livre / Emmanuelle Péchenart

Souvent après avoir traduit un livre, je reprends en main la petite brique plate et lisse, et feuillette les pages où s’inscrivent désormais dans les marges mes notes au crayon. Sur celui-ci, je regarde à nouveau l’image surprenante, le petit crocodile rigolard de bande dessinée qui prend son bain, un gobelet mauve où est plantée une paille dans une de ses mains vertes, une éponge à l’aspect moelleux dans son autre main verte, et un petit joujou crocodile, vert aussi, posé sur l’un de ses genoux verts qui émergent de l’eau bleue. Ses yeux jaunes et son grand sourire mauve peuvent inspirer autant de frayeur que de sympathie. Comment cette mince brique, compacte et douce, ornée de ce crocodile rigolard, peut-elle receler une telle explosion de violence d’amour et de haine, de terreur, de souffrance, de désespoir, d’émerveillement et d’exaltation ? J’ai l’impression physique de voir un feu d’artifice, ou plutôt un volcan, de mots et de sang et de sécrétions mêlés, en surgir encore, comme lorsque j’étais attelée à la tâche de traduire ce texte. Et dire qu’y étaient enfermés ce monde entier, cette vie plus qu’entière, débordante, exultante, terrorisante, extravagante ! –  au point que l’auteure n’y a pas résisté. L’art de confiner : d’enfermer – tant de vies dans un si petit, si maigre volume, mais aussi (oh quel curieux mot que « confiner » !), de côtoyer. Voilà ce qu’ils pratiquent, nos auteurs.

Et, pour ce qui est de celle-ci, l’art de multiplier les questions, tant et si bien que nous non plus n’aurons jamais assez de notre vie entière, même forcée à l’immobilité, pour y répondre.

Avec elle je refais un à un en pensée mes pèlerinages …

Merci, Miaojin, merci, ô si jeune morte, si vivante morte.

Portail noir, grinçant / Tecia Werbowski

J’étais en Europe au début de cette crise, alors que les gens n’étaient toujours pas conscients de l’ampleur des intentions vicieuses du virus.

Varsovie si moderne, si propre et dynamique, des femmes et des hommes élégants toujours prêts à discuter m’ont fait sentir que j’y trouverais l’inspiration.

J’ai séjourné à la Maison de la littérature, là-bas, au cœur d’une ville animée, et j’ai laissé un poème en guise d’adieu pour célébrer cette atmosphère idyllique.

Musée de la littérature Adam-Mickiewicz, Varsovie

Portail noir, grinçant

témoin des temps anciens

Aujourd’hui tel un ballon à air

l’ascenseur m’accueille

pression du doigt et dignement

il atterrit au troisième

Promesse d’incroyables sensations

Je suis dans un monde intitulé Jadis

entourée de tableaux

de dames en robes somptueuses

Livres pêle-mêle sur des étagères

preuve de la présence des gens de lettres

Fenêtre avec vue sur les toits de Varsovie

Comme à Paris

Thé à cinq heures comme à Londres

Ma chambre gorgée de lumière arôme du petit déjeuner

un havre de paix dans le tumulte de la ville

Je cherche l’inspiration

Je ne trouve pas le mot Juste une douce quiétude

Traduction de Margot Carlier

ECLIPSE OF THE SUN / NEOBULÉ SPEAKS, de Mona Høvring

© Mona Høvring, Autoportraits


When I was born all the silver spoons were gone.
When I was born my mother and I screamed.
When I was born  a fly crawled over my frontal fontanelle.
It was a heavy fly.

EEK!! A dialogue, 1998

Nous sommes restées à fixer l’horizon, Notabilia 2016, p. 117

Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud

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