Carte postale n°2 : l’année-fantôme / Adrien Blouët

© Gérard Dubois

Tottori, mi-juillet 2020 

J’en ai soupé de l’altérité. Elle n’a plus rien d’altier. Son charme, tous les jours, parait plus factice, me surprend un peu moins. Même elle en a sa claque, va voir ailleurs si j’y suis, dit-elle. C’est ce que je vais faire, voilà mon plan : monter à la capitale, trouver un boulot, une chambre minuscule, rencontrer des artistes mondialisés bohémisants et me soûler avec eux comme un salaryman de Shibuya. Pour ça, j’ai revu Sans soleil, et relu Le dépays ; pour ça, je traverse des villes-fantômes dans un pays-fantôme, constitué d’îles-fantômes, de trains-fantômes, d’hôtels-fantômes. 

La saison des pluies est dévastatrice, interminable – j’ai renoncé au camping –, les frontières sont verrouillées, l’épidémie menace encore : voilà de quoi expliquer l’attitude fantomatique du sud du Japon à l’été 2020. 

Je ne me suis pas attardé plus d’une journée à Onomichi, vraie ville de carte postale : la montagne à la mer, des pagodes, des camphriers comme des baobabs. Le lendemain soir, dans la salle à manger d’un hôtel de Naoshima dont j’étais le seul client, j’ai passé des heures en compagnie d’un ventilateur monopode et du vibrato du frigo. J’ai fini par téléphoner à la France. 

J’étais venu sur cette île pour revoir le Chichu Art Museum. Parcourir ce musée conçu par l’architecte Tadao Ando est une expérience unique, grise et blanche, entre la visite d’un hôpital et celle d’un Apple Store, l’angoisse en moins, plein de choses en plus. Seuls trois artistes y sont montrés, dont Monet : cinq vastes toiles qu’on contemple en chaussons, sous l’œil d’une gardienne en blouse qui, peut-être, sait comme faire dix mille kilomètres pour voir des œuvres peintes dans son pays d’origine est plaisir d’esthète – ou qui, à l’inverse, trouve un plaisir d’esthète à surveiller des tableaux japonisants peints à dix mille kilomètres de chez elle. 

Ensuite, Okayama. Pas grand-chose à faire dans cette ville ; un jour de soleil passé dans un jardin célèbre, au bord d’un étang où des enfants au visage grave nourrissaient, sous le regard plein de tendre mansuétude de leur maman, un gluant cluster de carpes koï. Là encore, j’avais toutes les chambres d’une guesthouse rien que pour moi, au prix d’un lit dans un dortoir – privilège à la longue assez déprimant, et qui n’était pas prêt d’être aboli. 

Je voulais aller à Matsue en stop : le Japon n’est jamais très épais, géographiquement parlant, et le traverser de part en part me semblait être une expérience des plus palpitantes. Avant de me coucher, j’ai mis le son de mon portable à fond pour bien entendre le réveil, à 6:30, la météo était mauvaise et je ne voulais pas commencer la journée sous la pluie. La nuit, j’ai fait un rêve dans lequel je mourais, lentement, et en mourant, je me suis réveillé, dans une pleine forme suspecte : il était tard, j’avais oublié de mettre mon réveil. Mais j’ai eu de la chance, un binôme de collègues m’a fait faire la première moitié du trajet. Ici le covoiturage n’existe pas vraiment, donc personne ne me questionne sur mon stopisme, m’obligeant à avouer que je ne vois pas le rapport entre un jeu de hasard spontané et une pratique monétisée, startupisée, où l’on se donne des notes et des rendez-vous à heures bien rondes. Le plus âgé, au contraire, trouvait ça très normal que les gaijins, les étrangers, se trouvent sur des parkings de Family Mart en banlieue d’Okayama. Il avait plein de questions, et répétait sans cesse qu’il m’enviait – je vois l’idée, mais je parie que si on échangeait, il en aurait marre avant moi. Il m’a demandé combien de semaines de vacances par an avaient les salariés français. Il s’est pris la tête dans les mains en entendant « cinq ». Puis il a demandé si je savais combien ils en avaient au Japon : j’ai répondu dix jours. Non, il a dit, même pas, une semaine. Pire que ce que je pensais. C’est vrai qu’à ma connaissance, aucun journal n’a titré sur les inquiétudes des Japonais quant à l’ouverture des plages cet été. Le fait que la radio publique française ait des horaires d’été, plus décontractés, pendant deux mois, leur passerait au-dessus de la tête, et je pense qu’ils se rouleraient par terre si je leur expliquais le concept de juillettistes et d’aoûtiens. Mais on a dû changer de sujet, et ils ont fini par me laisser sur une aire d’autoroute au milieu des montagnes, depuis laquelle j’ai atteint la mer du Japon, et Matsue, préfecture de Shimane. 

Matsue est une ville chic serrée entre deux des plus grands lacs du Japon, réputée pour ses coquillages, sa vieille ville parcourue de canaux, et pour le fait que Lafcadio Hearn y ait vécu. J’ai visité la maison où cet auteur né britannique, mort japonais, voyageur cosmopolite au long cours, a habité à la fin du XIXe siècle avec sa future épouse, la fille d’un samouraï local. Elle est attenante à un musée consacré à la vie de Hearn, où l’on peut admirer, soigneusement disposés dans des vitrines, les valises, les peignes et les pipes du senseï. Mais ses livres ne m’ont pas trop tenté : Hearn est validé par les universitaires japonais, les poètes japonais, les Japonais – tous ces éloges me font le soupçonner d’être un peu trop fanatique de l’essence de l’ère Meiji dont parlaient les cartels. Je préfère ceux qui prennent le Japon plus à la légère, ou qui réservent une place à la distance critique dans l’admiration béate et dont, probablement, on ne traduit pas les œuvres – Chris Marker, par exemple. 

Un matin ensoleillé, j’ai à nouveau fait du stop pour aller jusqu’au grand sanctuaire d’Izumo, de l’autre côté du lac. Un type m’a emmené, après avoir insisté sur le fait qu’on roulerait fenêtres ouvertes, sans clim, est-ce que j’étais sûr de pouvoir supporter ça ? – je n’ai jamais rencontré un seul Japonais qui puisse concevoir la vie sans clim en été, cet automobiliste devait avoir des convictions hors du commun. Il avait le style d’un quinquagénaire du sud de la France, posé à son volant comme Sardanapale dans la tourmente, avec une voix roulée dans un fond de cendrier. Il n’avait jamais quitté le Japon : my house, ichiban, disait-il, my house, y a pas au-dessus. 

Grande joie en arrivant à Izumo-taisha : une longue rue touristique menait à l’entrée du sanctuaire, c’était samedi, il faisait beau et une quasi-foule animait la rue – genre de scène devenu rare et précieux en cette année-fantôme. Il y avait même trois Américaines avec une poussette, qui se distinguaient par leur blondeur élancée, leurs vêtements courts et le fait qu’aucune d’entre elles ne portaient le slip en vigueur depuis quelques mois, je veux dire ce slip dont on couvre nos visages, une mode à laquelle chacun se soumet poliment. Tout le monde devait être épaté par leurs libertés individuelles. Le sanctuaire valait le détour, très beau, brumeux, mystique – tout ce qu’on peut attendre d’un haut lieu du shintoïsme. Un prêtre débonnaire photographiait tous les groupes, un par un, sous l’éléphantesque shimenawa (une corde sacrée) qui ornait le sanctuaire. Dans la rue, un panneau conseillait la promenade jusqu’à une plage qui figurait dans le top 100 des plages du Japon. J’ai recroisé les Américaines, près d’une voiture immatriculée Government of the U.S.A. Arrivé à la plage, déception : un gros rocher surmonté d’un sanctuaire se dressait dans la mer, mais la plage elle-même était marron, barrée de gros alignements de brise-lames de béton, et un groupe de femmes s’affairait à ramasser les déchets qui jonchaient le sol. Soit cette plage était la 99ème, soit le top 100 est établi selon des critères qui m’échappent. 

Je suis rentré à Matsue par le train d’une compagnie privée, deux wagons, intérieur lambrissé, correspondance en rase campagne dans une minuscule gare fleurie. Le soir, j’ai profité du coucher de soleil sur le lac Shinji, qui méritait sa réputation. Des raies barbotaient dans l’eau, parfois un poisson argenté sautait, farceur, comme pour nous dire coucou ! tandis que derrière le lac, plus grand qu’une ville engloutie, les grillages de la route transformaient les phares des voitures en feux de Bengale crépitants. Quelle beauté. 

En arrivant à Tottori le lendemain, j’ai filé, car la pluie s’apprêtait à revenir, aux fameuses dunes, que piétinent joyeusement deux millions de touristes chaque année. Si on arrive par le sud, on tombe sur un avant-goût du désert. Par le nord, sur un mur de sable de quarante-cinq mètres de hauteur, sur lequel les visiteurs, bien sûr peu nombreux ce jour-là, ont l’air de petits insectes. Là-haut, essoufflé, j’ai regardé depuis la crête une femme en parapente déjouer lentement le piège de la pesanteur, frôlant des pieds le sable jusqu’au bout de la dune, et faire demi-tour ; devant la perfection de son virage, j’ai crié Wouhou ! comme si j’avais été un poisson, et elle un papillon. Elle s’est tournée vers moi en retenant son chapeau, elle m’a souri, le vent s’est levé, et elle s’est envolée. 

Carte postale n°1 : la saison des pluies / Adrien Blouët

© Gérard DUbois

Onomichi, début juillet 2020

Juillet : plus besoin de me justifier, je peux écrire des cartes postales.

J’ai rendu la maison aux cancrelats, aux gejigejis et aux tiques, sans regret ; l’immobilité et la campagne commençaient à bien faire. La première soirée, j’étais dans un bar de Matsuyama, avec des Nord-Américains cachés au sud du Japon. I’m definitely not going back to L.A., disaient-ils. Eux non plus ne voulaient pas rentrer.

Le lendemain, un écrivain m’a pris en stop. Je fais souvent du stop, mais c’est la première fois que je tombe sur un écrivain. S’il avait été seul, a-t-il avoué, il m’aurait laissé sous la pluie, comme les autres voitures ce jour-là, j’aurais fini par prendre le bus, et je n’aurais rencontré aucun écrivain. Mais il était à Shikoku pour tourner un film, et la cadreuse qui l’accompagnait l’a forcé à s’arrêter en voyant ma digne carcasse qui patientait dans les vapes, sous un parapluie, exhibant son pouce avec optimisme.

Tous les deux venaient de Tokyo. Écrabouillé sous mes sacs et sous leurs lourds trépieds, je les écoutais prononcer le nom de la capitale, des taches multicolores dans les yeux. L’écrivain a publié plein de livres de non-fiction sur les Burakumin, une minorité discriminée au Japon, traditionnellement condamnée au travail du cuir, aux abattoirs, et à la misère. Il n’y a pas beaucoup d’étrangers au Japon, mais comme tous les peuples, ils ont cherché un groupe à discriminer et, n’en trouvant pas, ils l’ont fabriqué. L’écrivain était lui-même Burakumin. En arrivant à Imabari, il a fait remarquer que la plupart des stores de fer étaient baissés. À cause de l’épidémie ?, ai-je demandé. Non, a-t-il dit, tout le monde part à Tokyo. C’est vrai ça, moi aussi je pars à Tokyo.

J’ai quitté Shikoku par le ferry, direction Osakikamijima. Quand je suis arrivé sur l’île, il pleuvait toujours, ça n’avait rien à voir avec les photos que j’avais vues. La grisaille met l’accent sur la décrépitude, la désolation, le désert, tous les dés que ce monde jette sur le Japon insulaire et rural. J’ai marché un peu, dans l’accoutrement conventionnel des backpackeurs de Bangkok, et une vieille dame retorse m’a interpellé, en anglais, ce qui était tout à fait incroyable sur cette île de la mer intérieure, par ce temps, à cette heure. Elle m’a invité à boire le thé dans son salon.

Je suis revenue vivre ici il y a cinq ans – a-t-elle dit –, pour honorer comme il se doit la tombe de ma mère. Elle est morte quand j’avais soixante ans. Mon père est mort à la guerre, contre les Américains – elle disait tout ça en se marrant, comme si elle avait saisi le subtil sens de l’humour de la mort. La guerre, tu vois de laquelle je parle ? Les Américains, la guerre. Mon enfant aussi est mort. Maintenant je suis vieille. J’ai vécu partout aux Japon, Yokohama, Kyushu, et aux États-Unis dans les années soixante-dix. Avant, cette île était riche. Il y avait la pêche, les chantiers navals, et puis, tu vois… les mecs, comment dire… oui ! Haha, fûzoku, les bordels, comment t’as appris ce mot ? Voilà, mais le gouvernement a interdit ça, l’île s’est appauvrie. Bon. Tu voyages ? Tu dois être pété de tunes. Tu vas où comme ça ? Au camping, en pleine saison des pluies ? Putain. Grimper la montagne, maintenant ? Ça va pas, avec ces nuages tu verras rien, et tu vas te casser la gueule, personne viendra t’aider. Et y a pas d’hôpital sur l’île. Moi je sais, j’ai des problèmes, des rhumatismes et tout. Rien que cette année l’ambulance est venue me chercher trois fois. J’ai plus que ce sein – elle a secoué son sein gauche –, j’ai eu un cancer à l’autre. T’aimes boire ? Pas maintenant, je veux dire en général. Tu bois quoi ? De la bière, au Japon ? Non, bois du saké, putain. Tiens, je vais t’en passer une flasque. Si si, pour ce soir. Tu prends ta douche, et quand tu seras devant la télé, tu bois ton saké avant de dormir. Tiens. Non, garde ton argent, j’en veux pas. Bon allez petit con, la nuit tombe vite, fous-moi le camp d’ici si tu veux pas mal finir.

Je l’ai quittée avec des courbettes qu’elle chassait d’un revers de main, toujours aussi sardonique. Un minibus vide, qui faisait le tour de l’île, m’a emmené jusqu’à un terminus dépeuplé, où la conductrice m’a dit de prendre un autre bus, puis j’ai marché jusqu’au camping de la Grande Brochette (je traduis, littéralement). La pluie s’était arrêtée et la météo annonçait une vingtaine d’heures d’accalmie, comme prévu. Mais au camping il n’y avait ni employés, ni campeurs, juste une longue pelouse un peu boueuse et minutieusement tondue. J’ai monté la tente prêtée par mon pote de Tokyo, quand il est venu jusqu’à la maison me faire rêver avec ses histoires de la capitale. Comme d’habitude, j’étais mal organisé, et le premier commerce était à une heure de marche. J’y suis allé à pied pour acheter de quoi manger, pensant revenir en stop, mais au retour, tout le long de cette route rouillée, aucune voiture n’est passée, sauf une, à la toute fin. J’ai suivi les occupants des yeux, ils avaient l’air trop jeunes pour avoir le permis. Aucun doute qu’ils se seraient arrêtés.

Le ciel était dégagé, je suis revenu à la Grande Brochette juste à temps pour boire mon saké en regardant le coucher de soleil, me disant que ça allait être une belle soirée. Puis des moustiques très insolents ont attaqué en bande organisée, ils piquaient même à travers le jean, j’ai dû m’enfermer dans ma tente. Il était 20h30. Il s’est remis à pleuvoir, la météo avait encore menti. J’ai passé des coups de fil à la France.

Le matin, j’ai laissé quatre cents yens sous une brique, avec un mot pour m’excuser de ne pas avoir réservé. Je suis parti pour Onomichi.

à suivre…

La Maison, Acte II, Scène 1: Les roses trémières / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Le narrateur :

Gérard et Jacqueline font leur promenade quotidienne. Ils appellent ça « Le tour du bourg ». Parfois ils font « Le tour de l’étang », mais c’est plus loin ; il faut prendre la voiture pour y aller. Une fois, ils ont fait le « tour du Mont Blanc », c’était il y a longtemps, en 1984. Mais là, ils font « Le tour du bourg.

Forcément, ils passent devant la maison.

Gérard : tu as vu ?

Jacqueline : non, quoi ?

Gérard : les roses trémières

Jacqueline : ben oui, quoi les roses trémières ?

Gérard : j’ai l’impression de les avoir déjà vues quelque part 

Jacqueline : comment ça « déjà vues quelque part » ?

Gérard : ben oui, comme si je les connaissais

Le narrateur :

Gérard regarde intensément les roses trémières qui bordent l’entrée de la maison.

Jacqueline ne dit rien. Elle regard Gérard qui regarde les roses trémières.

Les roses trémières, elles, ne regardent pas Gérard. Elles font comme s’il n’était pas là.

Jacqueline : mais enfin Gérard, qu’est-ce que tu fais ?

Gérard : comment ça qu’est-ce que je fais ?

Jacqueline : mais oui, qu’es-tu en train de faire ?

Gérard : je regarde les roses trémières

Jacqueline : je le vois bien que tu regardes les roses trémières, mais pourquoi ? Pourquoi fais-tu cela ?

Gérard : mais je viens de te le dire, j’ai l’impression de les connaître. J’essaie de me souvenir où on s’est vus ?

Jacqueline : mais enfin, où veux-tu que ce soit ? C’est forcément là que tu les a vues, les roses trémières. Précisément ici, puisqu’on passe devant à chaque fois qu’on fait le « tour du bourg »

Gérard : tu crois ?

Jacqueline : non, je crois pas, j’en suis sûre

Gérard : pourtant j’ai l’impression de les connaître, mais d’AVANT

Jacqueline : comment ça d’avant ? Avant quoi ?

Gérard : je sais pas, avant qu’elles soient là. D’ailleurs donc. Comme si on s’était déjà croisés, mais ailleurs, pas ici.

Le narrateur :

Jacqueline ne sait pas quoi répondre à Gérard. Elle se demande s’il n’est pas complètement en train de débloquer.

Gérard pense et nous on l’entend. On entend le bruit que ça fait Gérard qui pense.

Gérard pense.

Gérard : peut-être que c’était quand elles étaient encore dans le sachet. Je les aurais vues sur la couverture du sachet, quand elles étaient encore dedans. Et puis quelqu’un aurait acheté le sachet et aurait planté les graines, précisément là où elles sont aujourd’hui. Ça arrive des coïncidences comme ça. La personne aurait planté les graines précisément là [il montre les roses trémières avec son doigt] sur ma route en quelque sorte. Comme un signe en ma direction. Mais de quoi ? Ce serait le signe de quoi ?

Le narrateur :

Jacqueline regarde toujours Gérard qui regarde les roses trémières en les désignant du doigt ; à un moment, il laisse son bras retomber vers le sol comme un objet inutile, quelque chose dont il aimerait bien se débarrasser, mais il ne sait pas comment faire.

Jacqueline : tu viens ? On va pas rester plantés là devant des roses trémières ?

Gérard [dans ses pensées, qui cherche ce que peut bien vouloir dire ce signe que quelqu’un, il ne sait pas qui, lui a envoyé] : Hmmm ?

Jacqueline [agacée] : je dis on va pas rester plantés là devant des roses trémières ?

Gérard [qui pense que dans la vie on peut pas tout partager avec son conjoint, fut-il prénommé Jacqueline] : oui oui, allons-y chérie ! Tu as raison, on va pas rester plantés comme des cons devant des roses trémières !

Le narrateur :

Et le couple repart.

À l’intérieur de la maison, les enfants ont tout entendu. Ce qui a été dit. Ce qui a été pensé aussi.

À SUIVRE…

Comment ne pas devenir écrivain voyageur / Adrien Blouët

© Gérard Dubois

J’ai loué une maison de bois, de terre et de papier. Une très vieille maison, à flanc de montagne, dans une vallée à l’ouest de l’île de Shikoku. La maison grince et bruisse et craque. Elle chuchote. Pas de caution, pas de contrat, pas de reçu. Pas de chauffage, pas de clim, pas d’eau chaude, pas de douche, mais une baignoire en forme de marmite inamovible qu’on chauffe au feu de bois, par en-dessous. Après la pluie, même gardé dans la cuisine, le bois est tellement humide qu’il faut plus d’une heure pour construire un feu. L’eau est trop froide pendant longtemps, puis trop chaude, puis elle a la température du bonheur. Tout se mérite dans cette maison.

La chambre, elle, est parfaite, tendue d’une grande moustiquaire en forme de cube qui couvre les six tatamis. La nuit avant de dormir, j’écoute les bruits, le chant des grenouilles, les branches des arbres qui grattent le toit, et je me dis que quelqu’un va venir pour me tuer.

Quelqu’un ou quelque chose, l’un des infinis dangers du dehors dont me sépare un peu de bois, de terre et de papier.

Je ne suis pas seul dans la maison. Elle abrite des souris qui courent partout quand j’éteins la lumière, dans le toit, dans le plancher, des araignées grosses comme des étoiles de mer d’Okinawa, des mille-pattes mukadé horribles, et des papillons de nuit qui se frappent la tête contre les murs, tellement fort et tellement de fois que je crois chaque fois entendre quelqu’un ou quelque chose marcher, venir pour me tuer. Dehors : sangliers, ratons laveurs tanukis, serpents (souvent morts), partout des moustiques à rayures, des mouches buyu dont la piqûre atroce laisse une tache de bois rouge en guise de peau. Heureusement, aussi des milliers d’oiseaux.

Dans les rizières, juste au-dessus du jardin où j’ai installé ma table, des têtards grouillent, des tritons bleus collent leurs têtes comme pour se murmurer des secrets. Je parle d’un jardin, mais il n’y a pas de pelouse, juste un ovale d’herbes folles récemment dégrossies, et le regain qui pointe un œil assassin. Du bord, on voit toute la vallée. Elle fait caisse de résonance pour les engins agricoles, pour les vieux transistors qui crépitent des morceaux d’enka dans les espaliers des rizières, parfois, très rarement, pour un coup de feu tiré dans la forêt. De l’amont vers l’aval, la route serpente sur le flanc opposé, s’efface au gré du relief, dans les parenthèses des bambouseraies, elle ondule et bondit en reliant les hameaux, sans fin, comme une phrase de Claude Simon qui descendrait jusqu’à Matsuyama.

Les propriétaires s’appellent Azusa et Tabichan, ils sont néo-fermiers biologiques, surtout Tabichan, Azusa télétravaille pour une compagnie nord-américaine. Ils vivent quelques kilomètres plus bas avec leur fils de un an. Aujourd’hui Tabichan m’a apporté un jerrican d’eau de la cascade, et je l’ai aidé à remplir plein d’énormes sacs de sciure, quelqu’un avait fait un tas près d’un champ. Je ne sais pas ce qu’il compte faire de toute cette sciure mais il semblait très content de s’en emparer. On parle japonais ensemble et parfois je ne comprends rien, comme quand je lui ai dit que je voulais des oignons et du riz, qu’il cultive, et qu’il m’a apporté cinq kilos de riz et une cinquantaine d’oignons. Je n’ai rien dit mais j’ai pensé, enfin Tabichan, je suis tout seul et je reste un mois, qu’est-ce que je vais foutre de tous ces oignons ? Au départ, il m’avait même proposé quinze kilos de riz, j’ai refusé mais pour les oignons c’était trop tard, j’ai payé.

Par chance Azusa parle anglais, et même suédois. Elle s’inquiète de ma solitude parfois, elle m’a invité à un barbecue samedi, chez des amis dans une vallée voisine. Elle est calme, les gens ici sont calmes et si je survivais plus d’un mois, je deviendrais certainement calme moi aussi. Comme j’ai seulement mon vélo, demain elle m’emmènera faire des courses au village, et le soir je retrouverai la famille pour aller voir les lucioles. Si je me perds au retour, la nuit féroce me mangera comme la chèvre de M. Seguin. Je serai mort et la nuit dira : ça t’apprendra à vouloir faire des voyages.

Et donc, les écrivains voyageurs. Si je pose sans la ponctuer cette question rhétorique, c’est qu’ils sont souvent moqués, voire mis au ban par les écrivains ou les lecteurs immobiles, ceux qui connaissent et inventent des mondes sans sortir de leur bureau, comme le préconise ce bon Lao Tseu. Je ne veux être ni moqué ni banni, mais d’un côté j’essaye d’écrire, de l’autre j’aime voyager – ou au moins, déménager souvent –, donc il est trop tard, je suis déjà maudit.

Alors au lieu de donner des conseils que je n’appliquerai jamais, je ferais mieux d’assumer le plaisir que je trouve à raconter ma baignoire pittoresque, ou ma peur ridicule des monstres, ou la barrière de la culture et ses kilos d’oignons.

En voyageant avec des livres dans mon sac, je finis par confondre les langues, les histoires et les paysages (et ceux qui les habitent), comme si tout ça contenait la même dose d’espace-temps, de rythme, d’idées et d’inventions, et me permettait de partir à l’étranger, de retourner un jour en France comme je retournerais dans l’Oregon de Ken Kesey ou dans le pays de Caux d’Annie Ernaux. Pour surfer sur le poncif, être en voyage, comme lire ou écrire, ce serait passer de l’autre côté du miroir, et vivre à temps plein dans la fiction.

Ici, France Culture donne les infos avec sept heures de retard : fiction. Tokyo 2020 official beer sur les cannettes, rappelant les promesses non tenues de cette année foutue : fiction. Le soleil de juin qui disparaît dès dix-huit heures dans les brumes mauves de Shikoku : fiction. Totoro qui ne vient pas : fiction. Terminer mon livre : fiction.

Mais alors, pourquoi ne pas. Peut-être parce que si un écrivain a souvent l’impression coupable (et presque toujours conne autant qu’incurable) de ne servir à rien, écrivain voyageur c’est la double peine : aujourd’hui, si je brandis une pancarte ou crie un slogan, ça se perdra dans la montagne. Je peux signer des pétitions, poster des carrés noirs, écrire ici ou ailleurs, quelque chose me dit que ces tirs sans impact soulageront surtout ma conscience de m’enfuir – et du reste.

Et pendant ce temps, la fin de Hongkong : non-fiction. La pandémie pulmonaire : non-fiction. Les anciens isolés : non-fiction. Les féminicides : non-fiction. La police raciste : non-fiction. Le climat : non-fiction. La droite et au-delà : non-fiction. Le pire dont personne ne parle parce que personne ne peut encore l’imaginer : non-fiction.

Mon monde est donc à l’envers : les montagnes bleu pâle qui grimpent devant mes yeux sont aussi belles que fictives, tandis qu’un écran me sépare des menaces de l’affreux réel. Si malgré ça je m’obstine à écrire en voyageant, ou l’inverse, mieux vaut ne pas me prendre trop au sérieux.

J’y travaille, dégustant seul ma casserole quotidienne de riz pilaf. J’ai de moins en moins peur de la maison. De plus en plus peur du reste du monde.

Nouvelles de Belgrade – petit traité de l’endural / Svetislav Basara

© Gérard Dubois

23 mai 2020

L’endural est encore l’une des nombreuses particularités des Serbes, un organe qu’on ne rencontre que dans leur anatomie, et j’ajouterai aussi que la notion même (et donc le mot) n’existe que dans leur langue.

Quelques-uns de mes amis polyglottes, que j’ai consultés à ce propos, affirment qu’il n’est possible de traduire le terme endural dans aucune des langues qu’ils connaissent. Ils disent également que ce substantif formé à partir du verbe « endurer » est absurde en lui-même, mais se justifie par opposition au substantif insupportablesse, lequel désigne l’état d’esprit de celui qui n’en peut plus de vivre dans son environnement ni même dans sa propre peau.

Il est impossible de déterminer avec précision l’emplacement de l’endural, de dire s’il se situe dans la tête ou dans le cul ; les avis des « experts » divergent sur ce point. En tant qu’amateur, je suis porté à croire qu’il se trouve dans la région du fion. Mais, si nous ne savons pas où l’endural se trouve (ni quel aspect il a), nous savons en revanche que sa fonction consiste à amortir les assauts répétés de la pauvreté, des humiliations et des maltraitances prodiguées par les divers pouvoirs et dirigeants serbes.

Nous savons également ce qui se passe quand à cause d’un excès d’insupportablesse un endural vient à éclater. Les plumes se mettent à voler, voilà ce qui passe. Parfois aussi les têtes. Et de plus – tant pis pour cette remarque politiquement incorrecte – pas celles qu’il faudrait. Un exemple : pendant des années, un chef fait chier un employé ; un jour, l’endural de ce dernier éclate, et – paf – il rentre chez lui et tue sa femme, ou, dans le meilleur des cas, la bat comme plâtre, et les enfants avec.

Le cas anthologique, c’est celui du petit berger serbe qui, excédé par les noises que lui cherchent les villageois, voit son endural éclater, et se venge du village en se tranchant la biroute. Ce qui, soit dit en passant, est l’évolution courante de toute perforation de l’endural. Tout éclatement de cet organe aboutit à 1) l’ablation d’une tête (généralement pas la bonne), ou 2) l’auto-ablation de biroute.

Et qu’en est-il de l’insupportablesse ? Là, les choses sont plus compliquées. Un endural, tant qu’il endure, il endure, et quand il éclate, il éclate, alors que la marge de manœuvre de l’insupportablesse est beaucoup plus grande. Surtout en Serbie. Et plus encore dans la politique serbe.

Depuis que je connais ma trombine – et ça fait des lustres –, j’entends tout le temps dire « Ce n’est plus supportable » et « Vivement que notre endural pète ». On ne peut pas dire que des enduraux serbes ne pètent pas de temps en temps, mais le résultat est toujours le même : ou c’est une tête – mal ciblée – qui tombe, ou c’est la biroute collective qui est tranchée, et l’état d’esprit « ce-n’est-plus-supportable » reste inchangé ad aeternam.

Poursuivons. De même que les reins, les yeux et – sauf votre respect – les couilles, l’endural fait partie des organes pairs. De même qu’il existe toujours un ministère des Affaires étrangères et un ministère de l’Intérieur, il existe un endural externe et un endural interne.

L’externe est hypersensible. Si, par exemple, un clown politique de l’Arkansas ou d’un Land allemand fait une mauvaise blague sur le compte des Serbes, l’endural collectif menace d’éclater, le ministère des Affaires étrangères est en alerte, on rédige aussitôt une note de protestation, bref, c’est le chaos. Mais, quand les autorités serbes (de quelque couleur qu’elles soient) humilient et chicanent l’opposition serbe (toutes couleurs confondues), alors là, on dirait que l’endural serbe est en titane, il endure, il encaisse… Jusqu’à ce qu’il éclate.

Puis tout recommence.

Traduit du serbe par Gojko Lukić.

De la fluidité du boulevard / Goran Petrović

© Gérard Dubois

Pas plus tard qu’hier, voici ce que j’ai vu en plein centre de Belgrade, au beau milieu du boulevard du Roi-Alexandre – précédemment de la Révolution, et précédemment encore du même nom qu’à présent : un Rom entre deux âges conduit un motoculteur remanié. Le petit engin agricole tire une remorque qui penche d’un côté, surchargée de cartons, de liasses de journaux, de vieux livres… Deux autres Roms, des jeunes garçons, peut-être les fils du conducteur du véhicule, se tiennent assis sur le tas de vieux papier récupéré. Tous les trois chantent à gorge déployée. À une vitesse approximative de dix kilomètres à l’heure, ils foncent sur l’élégant boulevard récemment rénové et – chantent ! Je dis « foncent », car le motoculteur avec sa remorque de guingois arrive à se faufiler entre les luxueuses voitures immobilisées ; loin devant, un bouchon bloque la circulation. Les puissantes machines ronflent vainement sur place. Les pots d’échappement chromés accomplissent en silence leur tâche. Les conducteurs des automobiles klaxonnent, excédés, se font entre eux le doigt d’honneur, jurent…

Le motoculteur laisse derrière lui le sillage du chant des Roms. Ici et là tombe un carton d’emballage de téléviseur de dernière génération à ultra haute définition, pas plus épais qu’une aquarelle ou une gravure encadrées. Ici et là tombe une boîte aplatie ayant contenu quelque autre appareil de marque réputée. Ici et là tombe une double page de quotidien avec des images d’hommes politiques qui, lors des visites officielles, pour manifester leur cordialité, se tapent sur l’épaule et font durer ridiculement longtemps leurs poignées de main. Ici et là, tombe un livre qui n’a plus de lecteurs.

Les Roms avancent sans s’arrêter pour autant, sans même se retourner. Ils foncent, slaloment entre les voitures bloquées, font des signes de la main à tout le monde et chantent. C’est ainsi qu’un jour, d’une semblable remorque remplie de vieux papiers destinés à la décharge, tomberont les livres que j’ai écrits. Je suis plus que réconforté à l’idée qu’un chant les accompagnera à ce moment-là. Le long du boulevard. En plein centre de la capitale.

Traduit du serbe par Gojko Lukić.

La Maison, Scène 6 : Le chimpanzé dans le pommier / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Le narrateur :

Nous sommes seuls désormais, avec les enfants dans la pièce. Dehors, nous ne savons pas ce qui se passe ; les bêtes à cornes, si elles meurent vraiment. Dedans, il arrive que les choses ne soient pas très claires non plus. Pourtant, il semble qu’il y ait moins d’incertitudes.

A : t’étais où ?

C : beh, j’étais là

B : comment ça t’étais là ?

C : beh oui, oui, j’étais là, dans la pièce avec vous

A : Ahhh, tu l’as refait ?

C intimidé, il a peur de se faire gronder : oui

A : on t’a déjà dit qu’il ne fallait pas exagérer avec ça1

B : que c’était dangereux

A : qu’il fallait être raisonnable, parce qu’après on peut plus s’en passer

B : on contrôle plus rien

A : on est complètement accroc

C : je sais, mais j’ai pas pu m’en empêcher

A : beh tu vois, t’es pris déjà

C : MAIS c’est vous qui me l’avez appris

A : c’est peut-être NOUS qui te l’avons appris, mais si tu contrôles pas, tu vas mal finir

C : ça existe pas, MAL FINIR

B : si ça existe

C : je vous crois pas

B : tu as tort

C : MAIS c’est parce que j’ai peur

A : nous aussi on a peur

B : mais on fait face

C : mais je peux pas lui faire face

A : comment ça « tu peux pas lui faire face »?

C : non, je peux pas

A : mais si tu peux

B : comment tu crois qu’on fait, nous ?

C : vous, c’est pas pareil

A : comment ça c’est pas pareil ?

C : non, c’est pas pareil – vous êtes GRANDS

A : et alors ?

C : alors les GRANDS ils peuvent, pas les PETITS

C se met à pleurer.

A et B se regardent.

Ils ne se parlent pas, mais à un moment A incline la tête comme pour valider une initiative sur laquelle ils seraient tombés d’accord avec B.


B invite C à venir voir quelque chose à la fenêtre.

B : regarde

C colle son nez à la fenêtre.

B : regarde bien. Par là

B lui indique une direction avec son doigt.

B: Tu le vois, le chimpanzé dans le pommier ?

C : non, je vois rien

B : tu es sûr ?

C : ben oui, je vois pas de chimpanzé

[temps]

B : Bon, on recommence. Le pommier, tu le vois, non ?

C : oui, je le vois

B : et les branches du pommier, tu les vois aussi ?

C : oui, je les vois

B : et les fleurs blanches qui sont sur les branches du pommier, tu les vois?

C : oui, aussi

B : maintenant, regarde bien – le chimpanzé qui a un serre-tête rouge sur la tête, tu le vois pas ?

C hésitant : je suis pas sûr

B : regarde mieux. Il est assis sur la plus haute branche de l’arbre. Il a un serre-tête rouge sur la tête et un polo vert

[temps]

C : ah oui, on dirait que j’aperçois quelque chose

B : Bien. Maintenant regarde encore. Il te fait coucou, tu le vois pas ?

[temps]

C : ah si, je le vois.

[temps]

Oh il me fait coucou encore !

[temps]

Oh il a l’air gentil !

[temps]

Oh il me refait coucou !

Le narrateur :

Il y a dans l’étonnement émerveillé de C, une telle pureté que A et B en sont tout émus.

Ils ont l’impression de retrouver des sentiments qu’ils ont perdus depuis longtemps ou plus exactement qu’ils ont éprouvés un jour, mais cela leur semble très lointain. En eux, l’émerveillement a mué en imagination. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Ils peuvent imaginer le monde, des choses du monde, mais ils ne croient plus que le monde puisse les émerveiller. La magie, c’est fini.

B : bon benh tu vois que tu peux lui faire face, c’est la dame qui est dans le pommier

C interloqué : la dame ?

B : oui, parfaitement, la dame

C : mais on dirait un chimpanzé

A : c’est ça le mystère, mon petit – et si tu comprends ça, tu comprends tout !

Le narrateur :

C regarde A d’un air dubitatif. Il n’est pas certain d’avoir tout compris. Nous non plus d’ailleurs.

1 Ça peut désigner « se rendre invisible », on peut l’entendre ainsi – on le recommande même.

À SUIVRE…

Combien de chansons peuvent tenir sur un long play et combien en haut d’une armoire à trois battants / Goran Petrović

© Gérard Dubois

Il y a longtemps, quand j’étais en sixième, il y avait dans ma classe une Rom aux grands yeux, prénommée Vesna. Les filles ne copinaient pas avec elle. Les garçons, à cet âge, de toute façon, ne copinaient pas avec les filles. Pourtant, un jour d’automne, Vesna nous a tous invités à son anniversaire. Chez elle. À l’époque, les salles de jeux et les cafés pour ados n’existaient pas encore. Je me souviens qu’il y avait dans sa façon de lancer cette invitation quelque chose de noué, de mélancolique, comme si elle savait qu’en dépit des promesses presque personne n’y répondrait.

Et, en effet, ce fut le cas. Dans une ruelle sans nom, là où les maisons n’avaient plus de numéros, ce soir-là, seuls le camarade avec qui je partageais le pupitre et moi nous sommes présentés. Notre hôtesse, qui, apparemment, n’en espérait pas autant, a été au comble de la joie, et nous a présentés à ses parents et à toute sa parentèle réunie là. Son émotion était telle qu’elle en a oublié de déballer le cadeau que nous lui avions apporté.

On nous a fait asseoir à la place d’honneur, sur un divan couvert d’un dessus-de-lit en peluche blanche. Nous avons été les premiers servis. Un verre de jus de fruit et une part du gâteau d’anniversaire. La famille de Vesna nous a observés avec un étonnement non dissimulé jusqu’à ce que son frère cadet exprime ce que probablement tous se disaient. « Des blondinets, des vrais de vrais ! », a-t-il laissé échapper. Mon camarade a tenu à se démarquer : « Je suis châtain, moi ! » Vesna a menacé son frère : « Fais gaffe, je vais t’en coller une. Ce sont mes amis. » Elle n’a pas dit que nous étions ses camarades de classe, mais que nous étions ses amis. Quant à moi, j’ai fait remarquer avec satisfaction : « Vesna, tu n’as pas regardé le cadeau qu’on t’a apporté : un long play, avec douze morceaux… »

Mais mes paroles ne m’ont valu que du silence. Et même un silence pesant. Qui a été interrompu, cette fois encore, par le petit frère de Vesna : « Mais, les blondinets, on n’a pas de tourne-disque. » Son commentaire a flotté un long moment dans l’air de la pièce jusqu’à ce que le père de Vesna dise : « C’est vrai, mais en revanche on a un violon… » Puis quelqu’un a ajouté qu’ils avaient aussi un accordéon. Et une trompette… En un clin d’œil, les cousins de Vesna ont descendu du haut de l’armoire à trois battants, apporté des autres pièces et même d’autres maisons sans numéro assez d’instruments pour former deux ou trois orchestres. Alors, la musique a surgi, pas seulement bonne, comme quand les Roms jouent pour les autres, mais indescriptible, comme quand ils jouent pour eux-mêmes et pour leurs amis.

Traduit du serbe par Gojko Lukić.

Nouvelles de Belgrade – métaphores latrinaires / Svetislav Basara

© Gérard Dubois

7 mai 2020

Ce matin, je suis tombé sur une information qui intéresse au plus haut point l’opinion publique et qui m’apprend que le directeur de la fosse septique à cinq étages, au 10 de la rue Takovska, autrement dit la Radio-télévision de Serbie, à savoir Dragan Bouïochévitch, également connu sous l’hypocoristique Bouïké, passe à partir d’aujourd’hui à l’état de directeur par intérim, état dans lequel il est censé se maintenir jusqu’à ce que soit nommé un nouveau Bouïké, même si tout indique qu’il faudra un câble d’acier pour le déloger de son bureau.

Conséquemment à cette nouvelle situation, je porte à la connaissance du public que la merde en laquelle – dans un grand élan d’automerdification – Bouïké s’est mué l’année dernière (était-ce bien l’année dernière ?) doit désormais être considérée comme une merde intérimaire, laquelle restera en place jusqu’à ce qu’une nouvelle soit choisie ou déféquée, encore que l’on puisse se demander à quoi bon, puisque celle qui est déjà là est une merde parfaite.

Le sujet de notre rubrique, aujourd’hui, pue et pose la question suivante : pourquoi faut-il, en Serbie, pour réussir dans la vie – à l’aune des critères locaux de la réussite, bien sûr –, qu’un homme soit une merde ? Comme vous le savez, je suppose, votre serviteur est un pessimiste anthropologique (ce qui n’est pas la même chose qu’un misanthrope) et par conséquent voit en tout être humain, y compris en lui-même, une merde potentielle.

Être une merde est un droit humain inaliénable, mais ce n’est pas un devoir. La civilisation, à laquelle, malgré une forte résistance, nous, les Serbes, appartenons aussi – civilisation qui peu à peu s’écoule vers la fosse septique – s’est construite sur l’effort de transformer la merde en gâteau au chocolat. Elle y est parfois parvenue.

Être une merde est beaucoup plus facile (et plus profitable) qu’être un homme. C’est pourquoi, jadis – au temps où l’idée de l’homme était une idée branchée –, on avait élaboré un système de valeur qui favorisait ceux des citoyens qui tâchaient d’être des hommes, et tolérait tout juste les merdes humaines, de la façon dont on tolère de nos jours les merdes proprement dites.

Avant de nous acheminer vers quelque conclusion, essayons de voir comment un homme devient une marde1. Rien de plus facile, mes frères et sœurs : il suffit que le cul de cet homme se mette à béer. En effet, c’est par cette image raffinée que le génie poétique serbe désigne l’irruption de l’ambition et de la convoitise dans l’esprit humain. Le trou de balle se met donc à béer d’envie devant les profits et les privilèges de ce monde. Le cul étant étroitement lié à la merde, le reste, comme vous le savez, va de soi. La gravité se charge de parachever la grosse commission.

La chose fonctionne particulièrement bien en Serbie, où, dans les temps anciens, fut établi un système privilégiant ceux qui s’évertuent – contre récompense en argent ou en nature, bien sûr – à être des merdes, parfois plus grosses que nécessaire, ou que leur capacité ne le permet, souvent plus grosses que le maître de la fosse septique ne l’exige d’eux.

Cependant, avant que son cul ne se fende en un grand béement et qu’il ne devienne une merde humaine prospère, l’homme doit impérativement ôter son visage et le remplacer par un faciès de substitution, par le si populaire masque chirurgical de ces derniers temps, par exemple.

Mais vous savez comment est ce monde – « tyrannique même pour les tyrans », comme a dit le poète2 –, alors imaginez ce que peut en attendre un homme-merde, ajouté-je. Certes, on avance plus aisément sur une voie encaguée, mais au bout du chemin, tout homme-merde trouvera, dressée à son intention, une table infâme, où, bon gré mal gré, il devra manger un gros étron.

Le savoir-vivre cacaboudinesque impose à l’« homme des métaphores latrinaires » que je suis de dédier ce petit texte à la journaliste Liliana Smaïlovitch. Elle saura pourquoi3.

1 Ceci n’est pas une coquille mais un clin d’œil du traducteur au parler québécois. (NdT)

2 Petar II Petrović Njegos (1813 – 1851), poète, philosophe, prince-évêque du Monténégro. (NdT)

3 Probablement parce que, il y a quelques années, lors d’une de leurs polémiques médiatiques, c’est précisément ainsi qu’elle avait qualifié l’auteur de ce texte. (NdT)

Traduit du serbe par Gojko Lukić.

La Maison, scène 5 : La Voix / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Le narrateur observe les enfants se disperser dans la pièce – il imagine la scène en accéléré – comme si les enfants étaient dans une centrifugeuse.

Le narrateur :

Qui sait à quoi ça ressemble des enfants qui se dispersent ?

En combien de morceaux on les retrouve après ?

Si on parvient jamais à les rassembler tous ; s’il reste pas, sous une commode ou une plinthe, dans l’interstice, un bout d’enfant dispersé à chaque fois – un bout d’enfant dont personne ne s’est rendu compte qu’il avait disparu, et qui se retrouve tout seul ensuite, complètement oublié.

[…]

Puis il revient à la réalité. Il voit les enfants qui courent. Une voix résonne soudain dans la chambre.

La voix [la voix est déformée, comme si les mots s’étiraient dans la bouche de celui ou celle qui les prononçait, si bien qu’il est difficile de savoir qui parle ; pourtant pour les enfants, aucun doute, il s’agit de la dame]:

Mais qu’est-ce que vous faîtes ?

C’est quoi tout ce bruit ?

Pourquoi vous courez comme ça dans tous les sens ?

Restez tranquille ! Sinon, c’est le sifflet !

À la mention du sifflet, A et B s’arrêtent net.

Le narrateur :

Ils connaissent le bruit strident et proprement insupportable de l’engin ; ils ont encore en mémoire la douleur produite par les ondes au moment où celles-ci sont entrées en contact avec leur tympan, la dernière fois où la voix a sifflé, cette façon qu’elles ont eu, les ondes, de vriller à l’intérieur de leur tympan, comme si elles voulaient leur chignoller la tête, c’est ce qu’ils se sont dit après, leur chignoller la tête, même si chignoller, ils savaient pas trop ce que ça voulait dire…

A parle à B, mais en silence. Ils savent que la dame ne peut pas les entendre.

A : le sifflet

B : oui, j’ai entendu

A : je pourrai pas le supporter

B : moi non plus

A : on bouge plus, OK ?

B : Ok

A et B s’arrêtent net.

La voix : Ah, je vois que vous avez compris. C’est bien, ça, les enfants. Il faut toujours comprendre ce qui se passe. C’est bien compris ?

A : oui

La voix : et toi B, compris aussi ?

B : oui

La voix : très bien. Je vous l’ai déjà dit. Je ne veux PAS DE BRUIT. Je ne tolère AUCUN BRUIT.

Sinon…

Le narrateur :

A et B savent que la dame menace d’utiliser le sifflet, même si elle ne dit rien. Un engin (de torture) qu’elle possède depuis qu’elle a entraîné l’équipe benjamine de basket de la ville de Sceaux pour les championnats d’Europe en 1997.

Ils savent cette histoire par cœur. C’est à dire jusqu’à l’écœurement ; la vomir en même temps que leurs dents, s’ils le pouvaient…

La dame le leur a raconté une centaine de fois. Toujours dans le même ordre.

A imite la voix de la dame, mais toujours en silence. B et C l’entendent. Le public aussi. Seule la dame n’entend pas ce qui se dit en mode silence.

A : Les entraînements. L’ambition du maire pour sa ville. L’équipe benjamine. Et on vient la chercher. ELLE. Car elle est bonne. Elle excelle. Dans son domaine, c’est la meilleure.

A et B à l’unisson, mais toujours en silence : Elle EXCELLE

A : C’est précisément pour ça qu’on vient la chercher

B imite lui aussi la voix de la dame – en mode silence :

B : parce qu’elle est la meilleure

A : Le championnat d’Europe donc

B : Et la victoire

A : la victoire au bout du tunnel

A et B à l’unisson à nouveau : parce qu’il y a toujours une issue au bout du TUNNEL

Et ils se mettent à rire. Ils sont morts de rire.

A : jamais compris pourquoi elle hurle systématiquement au moment de TUNNEL

B : moi non plus

A : comme si elle y était encore dans le tunnel

B : et qu’elle était pas si sûre d’en sortir

A : tu as raison, c’est ça sans doute

B : elle est dingue

A : oui, je crois

A et B sont toujours dans la même posture, les pieds légèrement écartés, les mains levées posées sur leurs têtes. Comme des voleurs ou des repris de justice.

La voix – qui n’entend pas ce que A et B se disent : Bien. Bien. Je savais que vous finiriez par comprendre.

Et C ?

Il dit quoi notre petit C ?

Il est où ?

La pièce n’est pas si grande, on entend à sa voix qu’elle ne comprend pas comment C peut échapper à son regard.

La voix : C ?

Le narrateur :

Un silence pesant répond à l’appel de la voix.

La voix, plus aiguë: C, où es-tu ? Ce n’est pas la peine de te cacher, tu le sais très bien que je vais te trouver

Et elle coupe le micro. Ça fait un bruit de larsen désagréable.

À SUIVRE…

L’Agranditirox / Sophie Divry

Feuilleton en 4 épisodes

D’après « La superficine », de S. Krzyzanowski († 1950)
(in Le Marque-page, Verdier 1992)

Un appel téléphonique

© Gérard Dubois

J’étais en train de me masturber quand le téléphone fixe sonna. Plus personne n’appelle sur le téléphone fixe. Il n’y a que des femmes de mon âge pour en avoir encore. Je suis sortie du lit, à moitié nue, et fis deux pas pour attraper le combiné sur la table et décrocher. Je n’allais pas rater l’occasion d’un brin de causette.

— Bonjour Madame, je suis Gérard, de l’entreprise Bonne-Maison, spécialiste en matériaux de construction d’intérieur et d’extérieur. J’ai une offre exceptionnelle à vous faire.

J’allais raccrocher quand l’homme ajouta :

— Nous avons trouvé un moyen innovant pour agrandir la surface de vos pièces, il s’agit d’un produit extrêmement performant que nous vous proposons d’expérimenter.

—  Qu’est-ce que c’est que cette blague ? dis-je, tout en me rapprochant de mon lit pour y chercher ma culotte.

Le démarchage téléphonique n’avait pas faibli depuis quinze jours, on voulait nous vendre des cuisines et des abonnements, les rapaces profitant que chaque proie restât dans son nid.

— Je n’ai besoin de rien, marmonnai-je, sauf de ma culotte mais je le gardais pour moi. J’aurais pu continuer à parler à ce type toute nue, mais j’étais gênée.

— Vous vivez dans vingt-neuf mètres carrés cours Tolstoï à Villeurbanne, c’est bien cela ?

— Quoi ! Mais comment vous savez ça ? Vous êtes qui ?

Ce type me privait de mon orgasme et en plus il savait des informations qu’il ne devait pas savoir. Mais il ne répondit qu’à ma seconde question.

— Nous sommes l’entreprise Bonne-Maison, Madame, dont le siège est à L’Isle-d’Abeau. Si vous me donnez votre accord, vous pourrez très vite essayer notre produit afin de faire partie de l’expérience que mène la Région Rhône-Alpes-Auvergne au sujet de cet agrandissement des surfaces. Un accord oral suffit.

— Je ne veux rien acheter, merci.

— Madame, c’est entièrement gratuit. L’Agranditirox, comme nous l’avons appelé, est né de la convergence de la start-up Tomoroom’s world et de notre entreprise, afin d’agrandir votre surface de vie en ces temps difficiles. C’est une invention innovante. Vos données sont encadrées par la CNIL. Est-ce que j’ai votre accord ?

J’avais remis la main sur mon slip, cela me donna un peu plus d’assurance. Je m’aperçus soudain de l’évidence : une copine me faisait une blague.

— Bon d’accord. Envoyez-moi tout ça, si ça vous amuse.

— Formidable ! répondit l’homme avec entrain.  Vous en serez contente. Je vous envoie notre échantillon par la poste, en espérant que, malgré des délais incertains, vous puissiez profiter au plus vite de notre solution innovante afin de mieux vivre les semaines à venir. Bon courage. Et prenez soin de vous, Madame !

Je raccrochai et baillai. Si c’était une blague, j’aurais forcément un signe d’une amie. Si ce n’était pas une blague, c’était vraiment trop bête pour y songer. Somme toute, ça m’avait fait du bien de parler à quelqu’un. Mon lapin était resté sur mon lit. Mon chat vint se coller à moi en ronronnant.

— Alors, Ernest, toi aussi tu as été dérangé pendant ta sieste ?

Je vivais avec mon chat Ernest depuis dix ans. On partageait nos vingt-neuf mètres carrés avec beaucoup de livres et beaucoup de tendresse. J’avais aussi mon masturbateur à pile, que je surnommais mon lapin. Un chat et un lapin. Pas de patrons et pas d’enfants. Ma petite retraite qui tombait tous les mois. Je n’étais pas à plaindre par rapport à tous ces jeunes au chômage. Évidemment, mes jambes me faisaient souffrir depuis que je ne voyais plus mon kiné. Les cours de la MJC me manquaient. Mais à quoi bon s’énerver ? Je regardais la télé. Je faisais des petites aquarelles. Je cuisinais des petits plats. Je sortais le nez à vingt heures pour papoter avec ma jeune et gentille voisine, celle qui venait de se marier avec un crétin. C’est fou comme les jeunes filles d’aujourd’hui sont belles et intelligentes, et comme elle s’acoquinent avec des idiots.

— Hein, mon Ernest, on n’est pas si mal, tous les deux ?

Mon chat me répondit par un regard de chat qui se fiche des affaires humaines. Non que je m’en préoccupe beaucoup d’ordinaire.

Deux jours plus tard, alors que je revenais de mes courses quotidiennes, je trouvai dans ma boîtes aux lettres un enveloppe matelassée. C’était la première fois que La Poste me délivrait un pli en plusieurs semaines. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un cadeau de mon fils, et j’allais presque me réjouir d’avoir enfanté. Mon fils avait voulu que je le rejoigne dans son pavillon au début du confinement. Mais plutôt crever. D’abord, ils ont un chien. Surtout, sa femme est une harpie, dès que j’approche de mon petit-fils pour lui faire une risette, on dirait qu’elle a peur que je l’étrangle. J’ai déjà assez à faire avec mes propres névroses. Mais l’enveloppe ne contenait aucune lettre pour une grand-mère isolée. C’était un simple petit tube, très court, qui, quand je l’ouvris sur la petite table de ma cuisine, laissa échapper trois palets rose pâle à l’odeur acide.

Je saisis mes lunettes pour déchiffrer ce qui était écrit en tout petit :

Agranditirox – Échantillon gratuit.

Chaque pastille d’Agranditirox® contient 5,5% d’agranditiroxine active.

Diluer la pastille d’Agranditirox® dans 5 litres d’eau tiède. Compter 1 pastille pour 10 mètres carrés. Laisser agir quelques minutes avant de répandre ce mélange dans les pièces destinées à être agrandies. Pour un utilisation optimale, utiliser une serpillière pour les sols, une éponge ou un vaporisateur pour les murs et le plafond. Le mélange met entre 24 et 72 heures à agir.

L’Agranditirox® est une création de Tomoroom’s world et Bonne-Maison avec le soutien de la Région Rhône-Alpes. Ne pas laisser à la portée des enfants.

Je relus plusieurs fois la notice. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Je marchais en rond dans le salon, puis dans la cuisine. Je refis plusieurs fois le tour de mon appartement. C’est vrai que c’est petit chez moi. Depuis le temps que j’y suis, il y a des livres partout, et tout un tas d’encombrement. Ernest me regardait d’un air inquiet, les moustaches dans mes sacs de courses. J’étais bouleversée. « Ça alors » m’écriais-je à voix haute. Ernest miaula d’un ton interrogateur. C’était fou… Mais si… Au fond, qu’est-ce que je connais au monde d’aujourd’hui, moi ? Je suis vieille. Tant de choses qui semblaient appartenir à la science-fiction il y a quelques semaines sont soudain devenues réelles. Alors ? Est-ce que ? Et si…

J’entrai dans ma salle de bain-toilettes et attrapai le grand seau rouge.

— Ernest, on va le faire. On va essayer.

Ernest se rua sous le lit. Il n’aimait pas quand quelque chose sortait de l’ordinaire. Et d’ordinaire, à cette heure, je lis mon magazine dans mon fauteuil avec une tisane.

Je remplis le seau et jetai dedans les trois pastilles. Elles étaient effervescentes. Elles dessinèrent dans l’eau des tresses de nuages, comme trois tracés d’avion entrecroisés, ces avions qu’on ne voyaient plus désormais. Le seau se mit à exhaler une légère odeur citronnée, comme un produit détergent. « C’est entre le médicament et l’eau de Javel », me dis-je pour me rassurer. Je réservais une part du mélange que je versai dans un vaporisateur.

À cause de mes problèmes de dos, cela faisait des années que je ne pouvais plus passer la serpillière chez moi ; c’était Salima qui le faisait le mercredi. On prenait ensuite le thé. Depuis trois semaines, plus de Salima, plus de thé. « Tout ça par la faute du gouvernement », rouméguais-je pour me donner du courage. Râler m’a toujours donné du courage.

Il me fallut ranger un peu, pousser mes deux chaises, puis passer le balai. J’étais déjà fatiguée quand je plongeai la serpillière dans le seau. Je l’étalai sur le sol. Je commençai par le salon, même si c’était un bien noble mot pour une si modeste pièce, puis le couloir, la salle d’eau, la cuisine, enfin, je passais la serpillière sous le lit de l’alcôve. Je pris alors le vaporisateur et aspergeai les murs de la chambre. J’étais à quatre pattes quand j’entendis du bruit dehors. Des bruits d’applaudissements. Déjà 20h ? Je n’avais pas le courage d’aller à la fenêtre. Il fallait finir ce que j’avais commencé. Mes pauvres ampoules n’étaient pas assez puissantes, à moins que ce ne soient mes yeux, je voyais moins bien, je vaporisais maintenant au petit bonheur mes murs pleins de vieux tableaux. L’appartement semblait plus propre, plus brillant. L’odeur s’était répandue dans l’air. Mes bibelots aussi furent agranditiroxés. J’avais mal calculé les proportions et je dus remettre de l’eau dans le vaporisateur plusieurs fois. Ernest restait planqué sous le lit, sa queue s’agitant en signe de mécontentement. J’étais épuisée et renonçais à vaporiser le plafond. Avec mes problèmes de cervicales, ce n’était pas prudent. En deux pas j’étais dans la cuisine, je me fis une tisane. Au moins j’aurais fait le ménage aujourd’hui. Je donnai à Ernest sa pâtée, et je me couchai sans manger. J’entendis le chat se rouler en boule à mes pieds avant de sombrer avec délice dans le sommeil.

Le rêve

© Gérard Dubois

Dans la forêt profonde, un pic vert tambourine contre un arbre. Il s’arrête et tourne sa tête oblongue vers moi, puis me dit avec une voix de jeune fille inquiète :

— Josiane, vous êtes là ?

Au pied de l’arbre, un renard glapit :

— Pourquoi veux-tu qu’elle ne soit pas chez elle, la vieille ?

Un toc-toc-toc de plus en plus fort… L’arbre de plus en plus creux…

— Je m’inquiète, Régis, je ne l’ai pas vue hier à sa fenêtre.

Les coups se firent plus forts et je me réveillais complètement. Adieu forêt, renard, pic vert. C’était ma voisine.

— Oui je suis là ! répondis-je en me frottant les yeux.

­— Je ne vous entends pas bien, vous n’êtes pas tombée Josiane ?

— Mais non, tout va bien ! » Je hurlais à présent, bien que la porte d’entrée soit juste derrière l’alcôve.

Il fallait que je mette mes lunettes. Je tâtonnai pour les attraper sur ma table de chevet. C’est là que tout commença.

Il n’y avait plus de table de chevet. Je m’assis sur mon lit et ouvris complètement les yeux. Les murs de l’alcôve, qui la veille étaient presque collés au matelas, avaient reculé de plusieurs mètres. J’étais dans une chambre profonde, vaste, un peu bizarre. Dans le flou de la myopie, j’aperçus ma vieille table de chevet, repoussée à plusieurs enjambées. Elle me sembla soudain bien petite et bien misérable, comme un enfant perdu qui attend ses parents au point de rendez-vous.

— Vous êtes sûre que tout va bien, Josiane  ?

Je me levai et franchis les rideaux qui me séparaient de la cuisine. Elle avait doublé de surface. J’eus un léger vertige. J’arrivais en haletant à la porte d’entrée. Je toussai et dis :

— Oui, je suis là. Pourquoi vous tambourinez comme ça ?

Par le judas, je vis ma voisine sur le pas de la porte, habillée pour sortir, avec son grand dadais de mari derrière.

— Excusez-moi Josiane, mais je m’inquiétais. Je ne vous avais pas vue applaudir, et comme il est déjà 10h du matin…

— Mais non, mais non, dis-je en reprenant mon souffle (vite inventer quelque chose). Eh bien, c’est que j’ai bu un peu de cognac hier soir et j’ai fait la grasse matinée. Ce n’est pas parce qu’on est vieille qu’on ne peut pas faire la grasse matinée, n’est-ce pas ?

Tout en parlant, je sentais qu’un courant d’air étrange me passait sur la nuque.

— Je ne vous ouvre pas, ma chère petite, ajoutai-je en essayant de rester calme. Je suis encore en robe de chambre…

—Tu vois Lou, tu déranges, dit son vilain mari, ce n’est pas poli…

— Je suis désolée, dit Louise.

C’est toujours aux femmes de s’excuser de penser aux autres. C’est sûr qu’avec son égoïsme, il ne risque rien.

— Mais non, c’est très agréable de commencer la journée avec vous, ça me fait plaisir.

— Nous allons faire des courses, vous avez besoin de quelque chose ?

— Non, merci, je n’ai besoin de rien.

Je pris une longue respiration avant de lentement me retourner.

En face de la porte d’entrée, il y a d’habitude un tabouret, et au-dessus une aquarelle représentant une feuille de mimosa.

Le tabouret était devenu une sorte de table basse, le couloir était devenu une galerie.

Alors ça avait marché. L’agranditirox n’était ni une blague, ni une arnaque, ni même de la science-fiction. Les êtres humains sont extraordinaires tout de même, ils inventent des choses ahurissantes ! Et moi, modeste retraitée isolée, j’étais l’une des rares à être dans le secret. Jamais je n’aurais pensé vivre pareille aventure.

Je fis le tour de mon appartement avec une excitation inconnue. Il était passé presque au double de sa surface. La cuisine était enfin digne de ce nom, la chambre ne ressemblait plus à un placard. Moi qui avais toujours vécu à l’étroit, j’étais bouleversée. Les affaires étaient les mêmes : ma chaise un peu fatiguée, ma vieille cuisinière, les carreaux portugais sur la crédence, mais elles semblaient étrangement isolées dans cet espace tout neuf. Je notais néanmoins que le produit avait agi de manière inégale. Certains murs vaporisés trop vite avaient légèrement bombé comme un miroir grossissant. Le plan de travail, que j’avais passé à l’éponge, s’était allongé, mais pas l’évier. De même, la table où je prenais mes repas s’était élargie quand ses pieds n’avaient pas bougé, lui donnant au final un air de dolmen.

Dans le salon, une autre surprise m’attendait. Ma fenêtre ne donnait plus sur une rambarde, mais sur un minuscule balconnet. « Ah voilà qui est fort ! » m’exclamai-je. Quelque chose de poilu se glissa entre mes chevilles. Ernest ! Fallait-il que je sois bouleversée pour l’avoir oublié.

Le chat miaulait avec un air désespéré. « Qu’est-ce que tu as, tu n’es pas content ? » Moi-même, je me sentais mal à l’aise. Je pénétrais par la porte-fenêtre sur le petit espace extérieur. Mes plantes vertes étaient un peu plus loin, identiques à elles-mêmes. Un rayon de soleil m’inonda. Quel délice.

Je me mis à me trémousser de joie. Enfin de l’espace, enfin de la liberté. Ernest, lui, miaulait continuellement. Sa litière n’était plus à sa place. « Il va falloir t’habituer », lui dis-je en regardant mon domaine. Je réorganisai les meubles de l’appartement, même si cela ne donna pas de résultats satisfaisants. Mon bureau aurait été mieux contre le mur dont il s’était écarté, mais j’étais trop faible pour le pousser moi-même. Je changeai de place le fauteuil, sauf que l’espace mis en valeur était comme sans âme.

Dans la cuisine, c’était mieux. Mes assiettes en porcelaine n’avaient plus à se cacher derrière le lot de casseroles. En revanche, je m’aperçus que mes verres à cognac étaient tous devenus très grands, comme des verres à bière. « Zut alors. » L’effet de l’agranditirox semblait aléatoire sur les objets. « C’est pas encore tout à fait au point, leur truc. » Ma Vierge de Lourdes sous sa cloche à neige avait triplé de volume. Je ris un peu jaune. Un certain nombre de mes livres de poche étaient devenus des livres en gros caractères. Soudain un souvenir me traversa et je poussai un cri d’effroi. Mon lapin !

Hier, j’avais distraitement nettoyé mon vibromasseur avec la première eau du seau, en attendant que le produit infuse. « Où est-tu, mon lapin  » ? Ah, malheur ! Sur l’évier. Mais ce n’était plus un lapin, c’était une vache. Un taureau plutôt. « Qu’est-ce que je vais faire de ça ? » me dis-je, affligée par ce coup inattendu. On aurait dit une sculpture contemporaine. « Mince, mince, mince. » Ça ne pouvait même pas servir de pied à soupe.

C’était très bien en général, mais ça compliquait les choses dans les détails. Il me fallait allonger les rideaux de l’alcôve devenus trop petits. Il me fallait de nouveaux verres à cognac. Quant à meubler ces 70 ou 80 mètres carrés (selon mon estimation), j’attendrais que les commerces de meubles rouvrent.

Ernest n’avait pas l’air bien. Il se promenait en gémissant, la queue basse, les babines retroussées comme devant un danger. Je partageais son malaise, hormis l’instant passé sur le balcon, ce nouvel appartement m’oppressait. Je compris soudain pourquoi : le plafond n’ayant pas été badigeonné, les pièces agrandies avaient l’air plus basses, comme une boîte fermée. « On s’y fera. Ernest. Vois les choses du bon côté, on pourra gambader davantage. C’est bon pour la santé ! »

Le périmètre de sortie restait toujours fixé, lui, à un kilomètre.

J’étais contente de me retrouver dehors. Si j’avais pu montrer tout ce touneboulis à mes copines de la MJC, ç’aurait été vachement sympa. Mais là, je ne me voyais pas leur raconter un tel phénomène, elles penseraient que le confinement m’avait rendue folle. Dommage… C’est triste d’avoir une grande table et de ne pouvoir inviter personne à dîner.

Je continuais comme ça à peser le pour et le contre, tout en faisant attention à ne pas me faire renverser par les quelques voitures qui restaient et qui ne s’arrêtaient même plus aux feux rouges. J’achetais des verres, ainsi qu’un petit pot de fleurs, des soucis violets, que je trouvais chez l’épicier tunisien. Je le mettrai à l’entrée, sur le tabouret qui s’était transformé en table basse. Ça ferait un contrepoint à l’aquarelle au mimosa. Avec un peu de soin, ce nouvel appartement serait très bien.

Je rentrais fatiguée. J’avais mal aux jambes et aux bras à cause de toutes ces activités. La porte grinça en s’ouvrant. Je tâtonnai pour chercher l’interrupteur sans y parvenir. Je voulus poser mes courses sur ma nouvelle table basse. Il n’y avait plus de table basse. Je n’avais pas prévu cela. Pendant mon absence, l’agranditirox avait continué à agir.

La visite

© Gérard Dubois

L’appartement avait encore augmenté de surface. « Ça » devenait monstrueux. Le papier peint déchiré laissait voir des briques allongées, comme tendues, prêtes à s’effondrer ou à dévorer l’espace qu’elles clôturaient. Le couloir était maintenant un hall informe ; mon ampoule 30 watts ne pouvait l’éclairer jusqu’au bout. Je traversai, parcourue d’un léger frisson, les pièces métamorphosées. Un terrible sentiment de perte m’étreignit. Mon petit nid douillet, certes exigu, mais intime et chaleureux, était devenu un hangar hideux, un espèce de grand cercueil qui allait se refermer sur moi

Il fallait que je me lave les mains ! Dans la salle de bain d’une blancheur agressive, je me frictionnais au savon jusqu’à l’avant-bras. « Saleté d’agranditirox, arrête-toi, il faut arrêter ça ! » La notice avait dit : Le mélange met entre 24 et 72 heures à agir. Mais c’était une erreur, le mélange allait plutôt agir pendant 72 heures. « Saleté, salaud, saloperie ! », dis-je toujours à voix haute, pour essayer de remplacer la peur qui m’étreignait par de la colère. « Les hommes ne savent pas maîtriser leur inventions. Et c’est moi qui paie les pots cassés ! » continuais-je, essayant de redevenir la Josiane râleuse et courageuse, celle qui me tenait compagnie d’une manière assez agréable, finalement, depuis tant d’années. Mais je n’y arrivais pas.

Je m’effondrai sur une chaise. « Ernest où es-tu ?! » J’avais tant besoin que mon chat vienne sur mes genoux. « Ernest ? Ernest ! » il ne vint pas. Je voulais me lever pour le chercher mais un accablement me clouait sur ma chaise. Je ne sais pas combien de temps je restais ainsi à divaguer en appelant Ernest.

Il me sembla entendre du bruit dans le salon. Non, dehors. On applaudissait. Faisant un effort pour me relever malgré mes courbatures, je partis vers la fenêtre. J’ouvrai et me retrouvai sur le petit balcon. Mince ! Je m’étais trompée. Qu’allaient dire les voisins ?

Je posai mes mains contre la rambarde, et regardai en bas, vers la circulation presque inexistante du cours Tolstoï. Je n’avais même pas la force d’applaudir.

—  Bonsoir Josiane, encore désolée pour ce matin », me dit Louise, penchée elle aussi à sa fenêtre.

En entendant sa voix, une joie à la fois douce et douloureuse se diffusa dans mon cœur. J’étais tellement seule.

—  Bonsoir ma petite Louise.

— Comment allez-vous ?

— Oh, je me sens un peu fatiguée. 

— Qu’est-ce que vous avez fait de fatiguant ?

— Eh bien…

Soudain Louise regarda derrière elle d’un air craintif, et me dit :

— Désolée, Régis m’appelle ! Je dois lui faire un massage. Il a mal au dos à force de rester derrière son ordinateur. Il travaille tellement ! Bonne soirée, Josiane !

Peut-être avais-je le regard embué, car je ne remarquai pas tout de suite que les voisins d’en face me fixaient en se faisant des signes. Contrairement à Louise, ils avaient dû noter la transformation de ma fenêtre en balconnet. Je m’empressais de rentrer.

Il me fallait absolument retrouver Ernest. Je mis la fonction lampe torche sur mon téléphone portable et passais en revue tous le dessous des meubles. C’était épuisant à mon âge. « Ernest ! où es-tu ? » Je fis tomber plusieurs fois le téléphone, mais à force, je trouvai mon chat, terrorisé, le poil hérissé, sous le canapé. « Ernest, sors de là mon petit », suppliai-je. Pour toute réponse, il souffla dans ma direction.

« Quoi, tu souffles sur Maman ! » Je ne l’avais jamais vu comme ça, même quand mon fils avait débarqué avec son chien. « Pardon, j’ai été imprudente », m’excusai-je. « Sors de là, je t’en supplie, ne me laisse pas seule. » Mais Ernest ne bougea pas. Je déposai une assiette de pâté devant sa cachette. J’allais me coucher sans lui pour la première fois.

Ce fut une nuit longue, très longue. L’idée de ne pas savoir dans quel lieu j’allais me réveiller me terrifiait. Pour me rassurer, j’avais attaché le pied de la table au montant du sommier avec une ficelle. Je respirais mal. Je me réveillai en sursaut quand mon oreiller tomba derrière ma tête. Le mur avait encore reculé. Je me recroquevillai, apeurée, appelant Ernest, serrant les dents, et ne m’endormis qu’à l’aube.

Quand mon réveil sonna, je restai dans mon lit, accablée, les yeux fermés. J’aurais voulu ne pas regarder ce qui m’attendait et qui était si grand, si hostile, si froid. Je repensais avec nostalgie à mon petit monde d’avant où je n’étais peut-être pas la mieux lotie, mais où j’étais en sécurité.

Soudain, trois pressions comme trois cailloux qui seraient tombés sur ma couette, puis les cailloux qui avancent, se font plus fermes, plus décidés ; une présence, une chaleur : des moustaches : c’était Ernest !

« Ernest ! » Jamais je n’avais eu autant de joie à le revoir. Mon chat se précipita vers moi. Je le reçus sur ma poitrine et nous restâmes ainsi lovés tous les deux sur mon lit comme deux naufragés. Une fois calmée, j’eus le courage de considérer la chambre. Ce n’était plus le double mais le quadruple… Demain ce serait quoi, l’octuple ? Ce salaud d’agrandimachin allait tout dévaster. Il fallait partir. « Mais pour aller où ? » dis-je en caressant mon chat qui ronronnait. « On peut aller chez mon fils, mais est-ce que tu t’entendras avec son chien ? » « Je peux demander à Roger, mais il m’en veut toujours de l’avoir plaqué. » « Non, le mieux serait une copine de la MJC… » Ernest me regardait avec ses yeux topazes et semblait me dire : C’est toi qui nous a mis dans ce pétrin, c’est à toi de nous en sortir.

J’en étais là de mes réflexions quand on frappa violemment à la porte. Je sursautai.

Il n’était que 9 h. Personne n’admet dans ce pays que les retraitées puissent traîner au lit !

Je me levai à contrecœur, épuisée par ma nuit presque blanche, pour rejoindre la porte d’entrée. J’entendis appeler :

— C’est Salima ! Vous allez bien, Madame Josiane ?

Ça alors, il ne manquait plus que ça ! Salima est gentille, mais d’une curiosité sans bornes. C’était une situation très dangereuse.

— Salima, pourquoi vous êtes venue ? Vous ne pouvez pas entrer faire le ménage, ce ne serait pas prudent.

Tout en parlant, je vérifiai que le loquet était bien fermé, terrorisée à l’idée qu’elle puisse entrer et voir cette horreur.

— Je suis venue parce que vous m’avez appelée hier soir, vous vous en souvenez ?

— Qu’est-ce que vous racontez là ?

— J’en étais sûre ! Ah là là ! Vous n’ouvrez pas ? Ouvrez donc, je ne vais pas vous contaminer. J’ai mis un masque.

— Oui, oui, je me réveille. Vous disiez quoi ?

—  Eh bien hier soir, vous m’avez téléphoné, ça m’a étonnée. Vous n’avez pas parlé, mais je vous ai entendue appeler votre chat de manière très inquiète. Alors comme j’habite pas loin, je suis venue. Tout va bien ? Ouvrez donc que je vous vois.

— Ah je me rappelle, oui, mon chat était coincé sous le canapé, il ne voulait plus sortir. Je me suis servie de mon téléphone pour le chercher et…

— Mais pourquoi vous restez enfermée comme ça ? Ouvrez moi, que je vous vois, ça m’a beaucoup inquiétée votre appel d’hier soir. Vous aviez l’air affolée.

Je connais Salima, elle est têtue. Je n’allais pas m’en sortir. Délicatement, j’ouvrai la porte et me plaçai dans on entrebâillement. C’était bien Salima. Enfin, surtout ses yeux et son front…

— Ça sent un peu bizarre chez vous, comme du citron…

— Salima, dis-je précipitamment, ça vous dit d’aller faire un tour du pâté de maisons ?

— Mais… oui, mais avec plaisir, maintenant que je suis là…

On n’ose pas contrarier les vieilles dames. Plus on devient vieux, plus les gens vous considèrent comme des incapables ; on peut en profiter.

— Si vous voulez, ajouta Salima, on ira faire des courses et je rapporterai vos sacs jusque dans votre cuisine,

Ah ! Il faut aussi savoir leur lâcher la grappe aux vieilles dames !

— Non, non, mes voisins m’ont fait les courses hier, mentis-je. Juste marcher, ça me fera du bien.

Et j’ajoutai, pour activer le circuit de la pitié :

— Je me sens un peu encroûtée dans les articulations. Je ne marche plus autant qu’auparavant…

— Eh bien, bien, je vous ferai faire un peu d’exercice… Je vous attends.

— Je m’habille très vite et j’arrive. J’en ai pour cinq minutes.

Salima grommela quelque chose et je refermai la porte. Les jambes chancelantes, je retournai dans la chambre. Oui, partir d’ici. C’était intenable. « Ernest, je fais une promenade et je te promets, à mon retour, on s’en va  ! » Ernest n’était plus sous le lit. Le pauvre Ernest, resté depuis deux jours tout seul face à l’agranditirox, sans pouvoir y échapper… Il ne pouvait trouver refuge que sous les meubles.

Je me vêtis rapidement. Tout en essayant de ne pas regarder en détail les nouveaux espaces vides qui m’encerclaient, je cherchai sa nouvelle cachette. Mais Ernest n’était pas non plus sous le canapé. Il n’était pas sous la gazinière. Il n’était pas sous le buffet. Il n’était nulle part.

Le couloir

© Gérard Dubois

— Eh bien, vous en avez mis du temps pour descendre. J’ai failli remonter voir ce qui n’allait pas.

— Je ne retrouvais pas ma carte d’identité.

— Bah, Josiane vous ne risquez pas d’être contrôlée. Tandis que mon mari, chaque fois qu’il sort… Rien que l’autre jour…

Salima continua à parler, parler, parler. Je ne l’écoutais pas. Je pensais à Ernest. Il fallait que je le retrouve et que nous partions au plus vite. Au bout de quelques temps, Salima me laissa pour repartir chez elle avant de dépasser les soixante minutes autorisées. Je la regardai s’éloigner le cœur crispé de solitude. Elle aura été la dernière personne à se mettre entre l’agranditirox et moi.

L’air était encore froid en cette fin avril, tout mon corps frissonnait ; un vent matinal dispersait les pollens des platanes et me grattait la gorge. Les rares piétons, tous masqués, avaient des yeux fuyants. Je me traînai jusqu’au cours Tolstoï, il me fallait remonter tous ces commerces fermés avec sur leurs vitrines, ces affichettes calamiteuses et courtoises. Mes jambes étaient lourdes. Partout on lisait Gardez vos distances, et le cours semblait s’allonger, s’allonger. Les corbeaux volaient au-dessus de moi, passant d’un arbre à un autre en croassant, volant entre les jardins que seuls eux pouvaient relier. Moi je n’avais plus de direction, je n’avais plus d’espoir.

Soudain, un corbeau cria plus fort et je m’arrêtai.

— Ah ! Quand même, Josie !

Un corps près d’une grande voiture au coffre ouvert. C’était Roger.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Je replaçai mes lunettes et lus sur la camionnette : Drone-sécurité-surveillance-Projet immobilier 

— Tu travailles dans les drones, maintenant ?

— Mais oui, ça a de l’avenir, crois-moi.

— Je te crois, je te crois.

— Tu veux dire que tu me fais confiance ?

— Roger, je t’en prie, ça fait combien de temps qu’on a rompu maintenant, tu m’en veux toujours ?

— Mais non, je plaisante. Tu fais bien ce que tu…

Une bourrasque coupa la fin de la phrase. Tout le passé était mort. Mon ex-compagnon manipulait avec soin une sorte de un scarabée de fer doté de caméras et d’antennes.

— Tu m’inviteras à prendre une bière chez toi, après tout ça ?

Y aurait-il seulement un après ? Le vent faisait tourner des feuilles autour de sa voiture.

— Les femmes… disait Roger devant ses dizaines d’écrans.

— La mairie… disait Roger.

— La police… disait Roger.

Alors je m’enfuis, laissant tout ça ; l’homme que j’avais aimé m’appela mais je continuai.

Je m’assis à un arrêt de bus et repris mon souffle. Je téléphonai à mon fils. Il ne répondit pas. Je lui laissai un message. Il fallait qu’il me rappelle. La batterie était faible. Je n’avais pas rechargé hier soir après avoir cherché Ernest partout.

De l’autre côté du cours, sous l’autre abribus, j’aperçus une femme obèse entourée de gros sacs. Elle faisait sa toilette après une nuit solitaire. Elle parlait toute seule, c’est ce qui avait attiré mon attention. La SDF avait mis une petite bouteille de gel hydroalcoolique à côté du cendrier où les gens pouvaient donner leurs euros.

Une femme bien mise passa, sa baguette sous le bras, et l’apostropha :

— Vous n’avez pas honte d’être là ?

L’autre la regarda sans réagir. La bourgeoise se mit soudain à hurler :

— Vous contaminez tout ! Les gens comme vous, on devrait les enfermer ! Les enfermer !

Puis, aussi vite que c’était arrivé, la dame repartit, élégante dans sa jupe de tailleur.

Je ne sais plus comment je me retrouvai devant la porte de mon appartement. J’attendis que mon cœur se calme puis entrai à pas feutrés. J’appelais doucement : « Ernest ? » Pas de réponse. J’allais vers l’armoire où je pris ma valise et quelques vêtements au hasard. Je restai concentrée sur ma valise pour ne pas regarder les espaces fuyants et noirs qui s’étaient de nouveau créés durant mon absence. J’allai dans la salle de bain. Chaque angle avait reculé, créant des béances insupportables. Je pris ma brosse à dents. À bout de forces, je me dirigeai vers la chambre. « Ernest ? » Je n’allumai pas la lumière par crainte de ne pas retrouver l’interrupteur sur le mur, ou plutôt par crainte de ne pas retrouver le mur. Le lit était toujours là-bas, masse noire échouée dans l’alcôve, je le fixai volontairement et avançai vers lui. « Ernest ! je t’en supplie, montre-toi ! » Je me mis péniblement à genoux et ressortis mon téléphone pour regarder sous le sommier. Mon pauvre chat n’y était pas. Mais par-delà le sommier, je vis des traces verticales sur la cloison, quelque chose qui ressemblait à une porte. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Tenant dans la main gauche mon sac de voyage, et dans la droite mon téléphone, je m’avançai vers le mur.

C’était bien une porte. Je la poussai. Elle s’ouvrit facilement, comme si elle avait toujours été là. Je fis un pas en avant et me retrouvai dans un couloir étroit et sombre, parfaitement silencieux. Mon téléphone s’éteignit. Dans le noir complet, j’essayai de remettre en marche la lampe, mais la batterie était à plat. Au cours de la manipulation, j’avais fait tomber mon sac de voyage. Je voulus le reprendre en main, mais ne le retrouvai plus. Affolée, je me baissai vers le sol pour mieux regarder quand j’entendis miauler.

« Ernest ! Ernest ? » Avais-je rêvé ? Non, un deuxième miaou se fit entendre, lointain. « Ernest ?  Tu es là-dedans ?  Réponds-moi ! » J’essayai de me relever mais je tombai à nouveau. Une fièvre affreuse me cloua au sol. Je devais pourtant, comme nous tous, rester debout et trouver mon chemin dans cette obscurité. Mais je suis faible et l’agranditirox est tellement puissant. Je n’en vois plus la fin. Il a tout bouleversé. Il a tout dévoré à l’intérieur de moi.

Nouvelles de Belgrade – cendre et poussière / Svetislav Basara

© Gérard Dubois

5 mai 2020

Vous connaissez tous la chanson « Toutes les bonnes choses ont une fin » ; pourquoi en irait-il autrement de l’état d’exception décrété le 15 mars dernier ?

Dès l’après-midi du dimanche 3 mai, même les moineaux de Belgrade étaient au courant qu’Antivirus Maximus1 apparaîtrait le lendemain sur Pink2 pour annoncer à la nation la fin prochaine de l’état d’exception. Une petite voix m’a dit que cette fin serait pour le mercredi 6 mai, « information » qui s’est révélée exacte.

De même qu’à l’aube de l’épidémie – pendant que Maximus, toujours sur Pink, se bidonnait en écoutant le pneumologue de service débiter son stand-up – le sous-lieutenant Kon, épidémiologiste en chef de « l’état major de crise », avait attendu sagement que le Président « atteste » l’épidémie, de même, cette fois-ci, ce dernier a attendu sagement que Kon « atteste » scientifiquement la fin du confinement. Le sous-lieutenant s’est exécuté promptement. Il est tout à fait étonnant que ce compère n’ait pas atteint le grade de général.

Cependant, je ne suis pas de ceux qui crient aïe, aïe, aïe, il est trop tôt ! Au contraire. Je pense même qu’il n’y avait pas lieu de décréter l’état d’exception. Mais, si l’on tenait à en décréter un, je reconnais que l’on n’aurait pu trouver meilleur moment pour le faire : la situation est de celles où toute bête imprime nettement sa trace, où ceux qui savent écouter et regarder saisissent les insondables abîmes de la misère et de la déchéance humaines.

Il y a longtemps que je le répète, m’attirant les foudres des bien-pensants (inutile de dire que je m’en bats les couilles !) : Maximus n’est pas venu au pouvoir pour nous révéler la vérité sur lui-même, mais la vérité sur ce que nous sommes : une foule amorphe d’innocentes (vraiment ?) femmelettes des deux sexes, qui, harcelées et violées depuis huit ans, ne trouvent pas de réponse plus efficace que de taper tous les soirs sur des casseroles.

Maximus n’abuse pas de son pouvoir pour faire la démonstration de sa force (d’ailleurs fictive), mais pour mettre en évidence notre impuissance réelle, notre manque de couilles. Pour ne pas parler de choses plus dures.

Il y a deux ou trois semaines, j’ai dit qu’au cours de cette épidémie et de l’état d’exception Maximus avait dépassé les bornes et que probablement, en son for intérieur, il s’étonnait d’être encore au palais présidentiel. Les flopées inouïes d’arrogance, de grossièreté et de magouillages que de jour en jour il a répandues dans son environnement se retournent maintenant contre lui.

De l’intérieur.

Pour ce qui est de l’extérieur (j’entends : l’opposition), aucun danger ne le guette de ce côté. Mais tous les autres dangers sont là. Néanmoins, Maximus restera en place jusqu’à ce qu’une alternative prenne forme. La nature a horreur du vide, c’est bien connu.

L’autre soir, un membre de la Sturmabteilung du Parti du Maximus – avec lequel celui-ci, selon ses propres dires, n’a rien affaire – a installé une puissante sono en face de l’immeuble où habite Djilas3 et, pour couvrir la casserolade oppositionnelle, a diffusé des vociférations « Djilas – voleur ! », qui se sont déversées dans les oreilles des enfants de Djilas. Je me demande si le Parti progressiste serbe et ses dirigeants ont jamais entendu le dicton de « notre peuple » – que, par ailleurs, ils portent tellement dans leurs cœurs ! – dicton qui dit qu’il en est qui mourront bien plus petits qu’ils ne l’étaient à leur naissance. De mort naturelle, je précise, pour qu’on ne dise pas encore que j’appelle au meurtre.

Peut-on tomber plus bas ? On le peut. Et il le faut. Et cela jusqu’à ce que l’esprit puant, faisandé et dissimulé de notre sacro-sainte « unité », de « notre identité » – esprit qui est à la fois empreint de peur et de suffisance – ne tombe en cendre et en poussière. Mais alors, que restera-t-il ? Eh bien, la cendre et la poussière.

1 Président de la république de Serbie.

2 Chaîne de télévision réputée proche du pouvoir.

3 Ancien maire de Belgrade, l’un des principaux leaders de l’opposition au pouvoir actuel.

Traduit du serbe par Gojko Lukić

MORTELLE FAMILLE / Denis Michelis

Feuilleton en 6 épisodes

© Gérard Dubois

Le Cri

14 mars. Enfin arrivé en début de soirée après des heures et des heures de train dans des voitures bondées : l’ENFER sur terre. Sur le quai, deux vieux me faisaient de grands signes un peu ridicules, heureusement ici personne me connaît. « Nous sommes tes Grand-Parents », ont-ils déclaré avec beaucoup de sérieux. Enchanté donc. Pas d’embrassade ni rien, geste barrière oblige comme on nous le serine depuis quelques jours. J’ai dû traîner tout seul ma valise qui pèse le poids d’un cheval mort jusqu’à leur tacot, genre R5 du Moyen Âge. À cause de leurs masques je ne pouvais pas dire s’ils me souriaient ou pas, et s’ils auraient préféré que je reste en Ville. Quand on sait que les Vieux sont les premiers touchés, je pencherais plutôt vers la seconde hypothèse sauf qu’en même temps je n’y peux rien, MOI, ma mère trouvait l’appart trop petit et a préféré se confiner avec son Amoureux (maman : ce mot est ridicule). On a roulé pendant des plombes, dehors il faisait nuit. Je ne me souvenais plus que mes Grand-Parents habitaient au bout du monde, en vrai je ne me souviens pas de grand-chose, la dernière fois qu’on s’est vus, mon Père vivait encore. Je me suis endormi. La route ça m’endort toujours et penser à mon Père aussi : ce genre de phrase ne veut rien dire mais c’est aussi ça l’avantage du journal, pouvoir écrire ce qui vous passe par la tête. À un moment le bruit du gravier sur l’Allée m’a réveillé, puis cet énorme portail en fer rouillé qui grince affreusement. « On est arrivés », a dit ma Grand-Mère en me fixant de ses deux petits yeux dans le rétro intérieur (des yeux hyper enfoncés, avec des pupilles noires et de la chair abîmée, meurtrie tout autour). « Bienvenu à notre Petit-Fils », a ajouté mon Grand-Père. 15 mars. Gros coup de stress quand mon i Phone n’a affiché que deux barres en 3G et que le mot WIFI ne semblait rien dire ni à ma Grand-Mère ni à mon Grand-Père, de toute manière ils étaient à l’ouest les Vieux : d’abord ils m’ont fait monter jusqu’au premier, là où ils vivent, et ensuite j’ai dû TOUT redescendre parce qu’en fait ils m’ont aménagé une chambre au rez-de-chaussée, une « chambrette » pour être tout à fait précis (MI-NUS-CULE avec des meubles marron, des livres partout, deux petits lits jumeaux et de la poussière qui danse dans les rayons du soleil – cette phrase est SUBLIME, je devrais faire de la poésie) à côté du garage et de la buanderie. Sympa l’accueil. Heureusement ils se sont rattrapés avec la bouffe. Gratin de pâtes et panna cotta aux fraises. J’ai juste mangé seul dans le salon, tandis que eux mangeaient dans la cuisine. Mon Grand-Père m’a expliqué que ma Grand-Mère sortait d’une grosse fatigue et qu’elle avait peur que je sois contagieux, donc les premiers jours il faudrait éviter des contacts trop rapprochés. 16 Mars. J’ai dormi d’un sommeil hyper lourd, et j’ai pensé limite que la panna cotta avait été bourrée de somnifères, c’est mon côté parano, je suis du genre à me méfier de tout, et en même temps j’ai souvent raison. L’année dernière, il y avait ce type, Stéphane d’une autre classe, en seconde D, là où on parque tous les nuls, et ce Stéphane je ne le connaissais pas mais il venait souvent me parler sous le préau pendant les pauses, à me proposer des cigarettes, et on parlait musique, films (on a les mêmes goûts, Stéphane et MOI) et naïvement j’ai cru qu’on pouvait être amis, mais quelques semaines plus tard il y a eu cette rumeur sur MOI, toujours cette même RUMEUR, qui d’autre que Stéphane pouvait en être à l’origine ? Ça m’avait foutu hors de moi. Et tant pis si mère m’a dit qu’il ne fallait pas se battre, et qu’on ne pouvait rien résoudre par la violence. C’est bizarre que je pense à lui au réveil. Petit dej’ EXQUIS : brioche tressée et Nutella et ambiance GLAUQUE : tous les volets fermés à cause de la chaleur. Suis descendu dans le jardin où mon Grand-Père était en train de bêcher la terre comme un fou, toujours avec son masque, il a peur de quoi, que les vers lui postillonnent dessus ? Il a voulu savoir si j’avais passé une bonne nuit, et si j’avais bien mangé : « C’est important que tu manges mon Petit. » Nos conversations sont pas-sion-nan-tes ! Et Grand-Mère ? « Elle se repose. » Et le WIFI ? Pas de réponse. Pourtant il y a des box tout autour dans le quartier, il faudrait que je demande à un voisin de me filer les codes, enfin s’ils acceptent de m’ouvrir leur porte car si c’est tous des Vieux, ils vont avoir peur de moi comme de la peste. Avec ma 3G de merde, je peux à peine consulter mes mails ce qui, entre nous, ne sert à rien puisque je n’en reçois pas et pour les réseaux sociaux, c’est même pas la peine. Ce qui m’inquiète c’est plus le porno (je devrais peut-être effacer cette phrase, si un jour quelqu’un tombe sur ce journal ? bon sang comment on fait sans porno dans un village paumé du sud de la France avec ses grands parents ????) 17 Mars. Drôle de mauvais rêve avec un drôle de Cri qui se situe entre le chaton et un être humain qu’on éviscère. Impossible de l’oublier alors que d’habitude, je les oublie mes cauchemars. Ma mère s’est rappelé qu’elle avait un fils et m’a envoyé un SMS où elle me demandait d’être GENTIL avec mes grands-parents, il y avait aussi une photo en pièce jointe, celle de la maison et du jardin de son Amoureux. Sinon merci de prendre de mes nouvelles. Évidemment que je suis gentil avec eux : ils ont perdu leur seul enfant et désormais je suis TOUT ce qu’il leur reste dans la famille. J’ai envie d’ajouter « pas de bol ». Pour une fois Grand-Mère n’était pas pas couchée ; dans la cuisine, elle découpait une bébête, du lapin apparemment ou alors un chat, ça y ressemble. Elle ne voulait pas que je l’approche de trop alors je suis resté sur le seuil et elle, près des casseroles. « Le masque me donne chaud ! », elle a dit, et moi j’ai répondu que franchement là elle ne risquait rien. Zéro réaction. Pareil quand je lui ai posé des questions sur Papa. J’y suis allé mollo, je sais me tenir, j’ai juste voulu savoir quel était son plat préféré à mon Père, et elle s’est contenté de hausser les épaules : « Ton Père aimait de tout, c’était un gentil garçon, comme toi. » Ce soir, à défaut d’Internet, je lirai Le Petit Chaperon rouge, il n’y a quasiment QUE des livres de Contes dans la Chambrette. 18 Mars. Nuit atroce. Faut que j’arrête les Contes et que je trouve un moyen d’avoir YouPorn. Encore ce Cri. Mais cette fois-ci je suis réveillé. Une plainte déchirante, et c’est tout juste si je ne me suis pas fait dessus (la Honte). J’ai cru que ça venait du dehors (des bêtes, des animaux nocturnes comme il n’en n’existe pas en Ville), alors qu’en vrai ça venait de l’étage. 18 Mars (plus tard dans l’après-midi) Je viens de me relire, c’est n’importe quoi. Évidemment que c’était un cauchemar, certains sont plus réels que d’autre voilà tout. 19 Mars. J’en ai plein le dos du jardin, des cyprès, des lauriers roses et de la lavande. J’aimerais regarder la télé dans le salon mais les Vieux m’ont rappelé que c’était mieux que je sois dehors ou alors dans ma Chambrette et que je ne devais monter QUE pour les repas, au moins le temps de l’incubation. Heureusement que, côté cuisine, la Vieille assure. Rôti de bœuf saignant et frites maison au thym à midi. Je m’en suis mis plein la panse. Au fond ce n’est pas si mal comme vie. On me fout la paix, je mange comme un Roi, j’écoute ma musique. 20 Mars. RAS. 21 Mars Si j’étais quelqu’un d’autre et que je lisais ce Journal, je prendrais l’auteur pour un fou furieux. J’ose à peine écrire la suite. Bon. J’ai rêvé de Stéphane (un rêve complètement débile) mais là n’est pas la question. Ce matin j’ai proposé à ma Grand-Mère d’aller à la Supérette pour acheter des yaourts. Elle m’a répondu qu’elle en ferait elle même des yaourts. Super. Et sinon, pourquoi le portail est fermé à double tour ??? Que je sache, marcher dans le quartier est encore autorisé. J’ai encore posé la question à Mamie Nova tout à l’heure (troisième fois que j’insiste lourdement) alors qu’elle étendait le linge dehors et franchement sa réaction m’a, comment dire ?, filé les jetons de mon existence tout entière. D’abord elle s’est mise à rire, un petit rire de gamine, puis le rire s’est transformé en Cri.

Mutants

© Gérard Dubois

21 mars (suite) OK Olivier, on reste calme, tu es Fort et tu ne vas pas te laisser impressionner par une Mamie Hurlante, voilà ce que je me répétais en boucle, sauf qu’au même moment mon cœur s’était changé en yo-yo, je le sentais qui descendait en direction de mon abdomen et remontait ensuite jusqu’à ma gorge (on peut pas vomir son cœur ?). En rédigeant ces lignes ça me fait penser aux trains fantômes dans les kermesses, sauf que, les trains fantômes, personne ne nous oblige à monter dedans, mieux : on s’y précipite parce que la peur est à la fois intense et irrésistible. Parenthèse philo fermée, d’autant que j’y suis pas encore à la philo donc là aussi on y va mollo. Le Cri a duré quoi ? Cinq? Dix secondes ? Et s’est répété peut-être trois ou quatre fois ? (Dur dur de s’en souvenir après-coup.) Et pourtant il semblait ne jamais s’arrêter, comme si… comme si l’éternité ne faisait que commencer (spéciale dédicace à ma prof de français, Mlle Gheorghe avec deux H : « su-bli-mis-sim-me Olivier, mais quel talent! avez-vous songé à vous inscrire en CAP coiffure & poésie ?, une lyre à la main et un peigne dans l’autre ») sauf que cette éternité je la souhaite à PERSONNE. Heureusement qu’à un moment mon Grand-Père met fin au supplice, débarque tranquilou, visiblement habitué à ce que sa femme hurle à chaque pendaison de linge, pas stressé donc, le pépère, se frayant un passage entre les draps humides qui sentaient bon le savon de Marseille, approchant Mamie avec douceur, lui parlant gentiment, bref bref bref : tous deux sont rentrés à la maison me laissant seul, planté, scotché sur place. 21 mars (la suite de la suite) J’ai essayé d’appeler ma mère, j’avais les larmes aux yeux bordel (c’est la fin des haricots si je commence à montrer des signes de faiblesse), non seulement elle n’a pas répondu mais elle a carrément refusé l’appel. #nousnoublieronspas. En fin d’après midi, Grand-Père est venu toquer à la porte de la Chambrette, j’étais assis sur mon lit en fixant mon portable qui m’avait lâchement abandonné, Grand-Père a pris place sur l’autre lit, d’abord il y a eu un gros blanc (raclements de gorge, rire gêné, réajustement de masque – j’ai noté que l’élastique était trop court et que ça lui décollait les oreilles) et ensuite il a commencé par noyer le poisson en me parlant du passé, et du fait que cette Chambrette était restée en l’état depuis toutes ces années, que c’était là où mon Père et son Frère avaient dormi, enfants, il y a bien longtemps. Euh en bas Papy ? Pendant que vous, en haut, vous aviez tout le luxe de faire du patin à roulettes… sympa. Mon pauvre Père, j’ai pensé. Et sinon, il est arrivé quoi à Mamie ? « Mamie est très fatiguée, surtout en ce moment avec tout ce qui se passe au dehors. » Et c’est normal qu’elle se mette à hurler ? « Mamie est très fatiguée. » Ouf me voilà tout de suite plus rassuré : des explications claires, précises, et merci d’être venu. Sinon, fatigue oblige, elle n’a pas pu faire la bouffe, et j’ai eu le droit à une tartine de Kiri, et un grand verre de lait qui m’a achevé. Je tiens à peine mon stylo. Adieu monde cruel. 22 mars. Dormi douze heures d’affilée, des bribes de rêves de cul que je me suis efforcé de rassembler pour un semblant d’excitation. SMS du Docteur Machin. Je l’avais oublié celui-là : « Les consultations continuent même à distance, même par téléphone », certains ne perdent pas le Nord, en parlant du Nord, c’est la partie du jardin que je préfère, ombragée, fraîche, avec des hortensias énOOOrmes qui poussent le long du mur et des escargots par centaines que je trouve dans la terre et que j’écrase. C’est dégueulasse les escargots. En tout cas, ça me calme les nerfs, surtout quand je dois appeler le Docteur : « Comment allez-vous aujourd’hui Oliver ? » Super ! Je crois que mes Grands-Parents me cachent quelque chose, à commencer par une bonne partie de leur visage, et si ça se trouve ils se sont transformés en Mutants, leur chair et leurs muscles ont fondu, et du coup on voit leurs dents pourries bien en évidence, ou alors, deuxième option, leur menton est recouvert de pustules dans lesquels grouillent des scarabées noirs et or. À part ça je suis enfermé dedans, et aussi dehors, je passe mes journées à faire le tour de la maison en fonction de l’ombre que je suis (du verbe SUIVRE Docteur). À l’autre bout du fil, juste un râle puis « le confinement c’est dur pour tout le monde Oliver, bon courage ». Quand je pense que Mother le paie une fortune. Plus tard j’ai recroisé Mamie Hurlante toujours près de la corde à linge, c’est dans la partie ouest du jardin, la partie la moins jolie, les cyprès sont tout pelés, quand elle m’a entendu approcher elle s’est retournée et j’étais prêt à refaire le yo-yo : « Pardonne-moi pour hier mon petit », a-t-elle dit d’une voix de fillette (pas plus rassurant je dois dire). Sur son masque, il y avait de petites auréoles. Je me suis forcé à sourire. Fin d’après-midi ma mère a décroché : Alléluia !!! « J’adore le confinement », elle a déclaré en rigolant. OK, et sinon je crois que Papy et Mamie sont des Mutants. Ma mère a arrêté de rire : « Tout va bien mon trésor ?  Tu n’oublies pas tes séances surtout. » Non, non et non, RIEN NE VA. 23 mars. ToutvabienToutvabienToutvabienToutvabien ToutvabienToutvabien. Papy et Mamie sont supers. J’adore le confinement. Pourvu que ça dure TOUJOURS. 24 mars. Quelqu’un a lu mon journal ! Bon Dieu. Du coup je l’ai brûlé et j’en reprends un autre. Prudence prudence… J’ai découvert un livre de contes slaves avec une histoire intitulée « MUTANTS ». #commeparhasard. L’histoire d’une petite ville où les vieux sont bouffés de l’intérieur par un étrange Virus, et deviennent FOUS, et s’en prennent à leurs proches, mais de façon sournoise, et en jouant les victimes sans défense. Énorme dilemme de Ouf : pour survivre il faut s’en prendre à plus faible que soi. Pourvu que ça m’arrive jamais. En attendant il faut que je trouve un moyen de leur enlever (arracher ?) leurs masques, voilà ce que je dois faire. 25 mars. Ce matin j’ai tenté la manière douce. Mes grands-parents se trouvaient dans la cuisine et avaient leurs vieilles mains pleines de rides dans la farine, apparemment c’était atelier « Pain Maison », celui qui vous fait couler à pic au fond du lac. D’habitude je me lève trop tard, mais pour une fois je n’avais pas pris mon verre de LAIT la veille et donc, #commeparhasard, j’étais levé aux aurores avec un concerto des grillons et, #commeparhasard, avec une trique monumentale et, #commeparhasard, une envie d’écraser un milliard de petits escargots. Quand je suis apparu sur le seuil les deux ont sursauté. « Déjà levé mon Petit ? » J’ignore pourquoi ce plaisir pervers à m’infantiliser, mais passons. Ôtez ce putain de masque ! « Cela ne fait pas encore 14 jours Oliver. Tu connais les consignes de l’OMS. Tout va bien ? Au fait ta Mère nous a appelés, elle s’inquiète beaucoup, tu ne nous avais pas dit que tu voyais un Docteur ? » Ils sont forts ces Vieux. Et sinon toujours pas de sortie autorisée ? J’avais pris ma grosse voix. Et là : le miracle provençal, voilà qu’un trousseau de clés a atterri à mes pieds. 25 mars (plus tard) Envie de Chanter, de Crier, de Hurler ma Joie, enfin libre, marcher dans les rues, demander le WIFI aux voisins, retrouver une vie normale, se casser de cet endroit, rien à carrer s’ils sont mutants ou juste chiantissimes, la vraie question c’est : sortir de la maison ou rester ? (À noter pour quand je ferai de la philo.) 25 mars (encore plus tard) Sous un soleil de plomb, j’ai passé deux heures à essayer d’ouvrir ce PUTAIN de portail et ce qui devait arriver, arriva (passé simple : on est contente Mademoiselle Gheorge avec deux H, Hein ?) : insolation. Je me suis évanoui, je savais pas que les Hommes s’évanouissaient, et dans mon délire j’ai cru que des infirmiers se penchaient au-dessus de moi, enfin sauvé ! mais non c’était mes grands-parents. Je me revois tendre la main en direction de leur visage, tremblant, à bout de forces… et pendant ce temps la Vieille qui gloussait et sautillait sur le gravier : « J’ai dû lui donner le mauvais trousseau », puis le Vieux, mu soudainement par une force surhumaine, m’a porté jusqu’à la Chambrette. Désormais il fait nuit noire, pas de lune, rien que des ténèbres. Ils m’ont forcé à manger la panna cotta (délicieuse avec du Nutella). Rendez-vous dans cent ans. 26 mars. « Le Petit a fait une insolation » : j’entends cette phrase par intermittence. Je la note dans mon cahier car je n’ai rien d’autre à dire. SMS de Mother : « Repose toi bien. » SMS du Docteur : « N’oubliez pas votre séance demain. » J’ai vu Stéphane en rêve, ou alors j’étais éveillé, peu importe en vrai. Pour ceux qui me suivent j’ai DÉJA parlé de Stéphane. Pourquoi il revient me hanter celui là ? Dégage ou je t’en remets une. 27 mars ENFIN remis sur pattes : un insecte avec une tête toute rouge. Le Docteur a appelé. Je ne lui ai pas parlé du fantôme de Stéphane, en fait je n’en ai jamais parlé à personne, les gens ne comprendraient pas et me taxeraient de Grand Méchant et Stéphane de Pauvre Petite Victime, alors que c’est plus compliqué dans la vraie vie. Stéphane avait dit des choses terribles sur MOI, et il fallait que j’agisse, et que je lui montre à ce sale petit pédé. (Désolé, Mec). Donc au Docteur je l’ai joué finaud et j’ai orienté la conversation vers mon insolation. Quand j’ai raccroché j’ai fait un petit tas d’escargots et je les ai dé-fon-cés. 28 mars. Ça fait 14 jours, non ? cette fois, plus d’excuses. Mamie en train de monter l’escalier, genre très lentement, genre péniblement, genre « je suis une pauvre petite vieille sans défense » alors que la veille encore elle galopait dans le maquis. Moi je l’attendais en haut des trente-neuf marches, bras croisés. « Ne t’approche pas trop près, mon Petit », elle m’a mis en garde avec sa voix innocente. Sinon quoi, tu cries ? À présent j’ai l’habitude. Non, je veux que tu enlèves ton masque. Quand elle est arrivée presque en haut, elle s’est arrêtée pour reprendre son souffle (quelle comédienne !) : « Olivier s’il te plaît… » elle a murmuré en me faisant ses yeux de biche en fin de vie, et j’ai simplement répondu : bas les masques Mutante ! Elle s’est mise à trembler et a commencé à appeler mon Grand-Père « Jeannot : viens par Ici » Jeannot ? Quel diminutif débile, bref, mais Jeannot à cette heure-ci est occupé à faire son potager. Si c’est comme ça je vais m’en charger, et hop j’ai descendu les quelques marches qui me séparaient d’elle et ma main a jailli comme un serpent, il fallait que je sache, que je vois son visage, que j’en aie le cœur net. Et puis après, eh bien, ça a dérapé si on peut dire.

Le baiser du serpent

© Gérard Dubois

28 mars (suite) ça doit bien faire une dizaine de fois que je tente de décrire cette scène sans pour autant éprouver la moindre satisfaction, ce Journal ne sert décidément à RIEN, sur Netflix ça aurait eu de la gueule, avec Mère-Grand catapultée du haut des marches, comme les vieilles femmes canon, avant d’atterrir recroquevillée sur elle-même, les jambes à la place des bras et les bras à la place des jambes. Dans la vraie vie évidemment, rien de tout ça, à peine deux ou trois secondes de boum boum boum, ambiance cascade du troisième âge, puis un silence bien pesant comme il faut, le genre de silence qui vous murmure à l’oreille et maintenant tu sais ce qu’il te reste à faire… Ravalant ma salive j’ai dévalé l’escalier quatre à quatre et même failli crier Papy viens vite ! Mais quand je crie j’ai vraiment une voix atrocement peu virile et puis le temps que le Vieux rapplique. Ma Grand-Mère semblait dormir paisiblement, au moins elle n’avait pas souffert ! J’ai approché ma main de son visage à demi masqué, bon sang qu’est ce que je tremblais… à présent nous allions connaître la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. 28 mars (suite de la suite) Gros suspense. 28 mars (final season) C’est à n’y rien comprendre : des joues, un menton, des narines et une bouche NORMALES (OUI le féminin l’emporte), enfin si l’on excepte les ravages du temps qui passe. Et Merde. Sur ce, Jeannot a débarqué à son tour, complètement à bout de souffle notre Papy, lui aussi avait enlevé son masque, dévoilant à son tour un ensemble de joues + menton + bouche + narines parfaitement NORMALES. Merde, M**** et re-M****, aucun Mutant à l’horizon. Quel gâchis. « Mais bon Dieu qu’est ce que tu as fait Olivier ? » Rien, elle est tombée dans l’escalier, on ne va pas en faire un drame, et puis ces marches sont hyper-glissantes… Ce regard qu’il m’a lancé ! Plus tard quand les pompiers ont débarqué dans leur joli camion rouge de pompiers, il a bien fallu ouvrir le portail, et j’en ai profité pour me faire la malle tranquilou, avec un petit baluchon improvisé. 28 mars (hyper tard) Ma mère m’a laissé plusieurs messages, d’après elle Tout le Monde est parti à ma recherche. Tout le Monde sauf elle, c’est sûr que ça ne lui viendrait pas à l’idée de prendre sa voiture et de traverser le pays pour retrouver son fils unique, donc Tout le monde = Personne en réalité, CQFD. Après avoir marché d’interminables heures, j’ai fini par trouver refuge en haut de la colline, au pied d’un grand pin parasol. Quelle journée mes aïeux ! En guise de repas, j’ai bouffé des pignons, c’est pas mauvais surtout quand on y ajoute de la confiture (j’en avais piqué un pot juste avant de partir), et bu de l’eau à la claire fontaine, #toutvabien, qu’on me foute la paix. 29 mars Stéphane est venu me rendre visite en rêve, il portait des cheveux longs et bouclés, ça lui faisait vraiment une drôle de tête, si bien que j’ai cru que c’était une fille, à un moment je me suis retrouvé torse nu (entièrement nu ?) et ses longs cheveux qui me caressaient (me chatouillaient ?) avec une insupportable et délicieuse lenteur, jamais on ne m’avait fait ça et, là, brusquement, je me suis réveillé, haletant, désorienté, la boule au ventre. Puis un souvenir que je m’étais pourtant juré d’oublier à JAMAIS m’est revenu, cette scène horrible où pendant un cours de S. V. T. (j’étais encore au collège, en troisième) la classe s’était retournée dans ma direction, chuchotant, ricanant, les yeux de mes petits camarades pleins du feu de l’Enfer: « Alors c’est vrai Olivier ce qu’on dit sur toi ? » Qui ça ON ? Peu importe Oliver, a répondu Mademoiselle Gheorghe avec deux H, c’est ce qui fait le charme du ON, son caractère indéfini, d’ailleurs est ce que vous-même vous vous caractérisez comme un être indéfini ? Quelques jours après j’apprenais que c’était Stéphane qui avait tout fomenté… et simplement parce que j’avais refusé de… comment dire ? Bon là n’est pas l’objet de ce Journal. Encore un appel de ma mère, cette fois j’ai carrément eu le droit à des menaces, comme quoi la gendarmerie serait à mes trousses. Et pourquoi pas le FBI ? Mother a toujours eu un penchant pour les fakenews, par exemple, elle croit qu’avec son Amoureux ça durera pour toujours et qu’elle peut comme ça refaire sa vie: et la mémoire de mon Père dans tout ça ? 30 mars Marre des pignons, de la confiture et de l’eau dégueue des fontaines publiques, si ça se trouve elles sont infectées par le Covid19. J’ai trouvé un abri, une sorte de cabane en pierres sèches, on dirait une bergerie collector tout droit sortie du Moyen âge, il ne manque plus qu’un vieux berger barbu, chapeauté, avec une longue cape de bure, genre santon provençal mais grandeur nature. #angoisse. Le plus absurde, c’est qu’il y a de la 4G à gogo, ICI dans le trou du c** de l’univers, j’en profite pour vérifier si Pornhub Premium est réellement devenu gratuit pendant la crise sanitaire et aussi si Interpol a émis un mandat d’arrêt international pour ma pomme. Évidemment que non. Un peu déçu tout de même. Le Docteur m’a appelé, ou plutôt il m’a harcelé comme seuls les Docteurs savent le faire, et j’ai fini par répondre : Quoi encore ? « Olivier vous devez cessez de fuir votre passé ! » Le pauvre, il a complètement craqué, sinon j’ai la dalle et j’écris pour ne pas perdre totalement la raison, et ce soir je dormirai à même la paille, si c’est pas honteux de traiter ainsi la jeunesse de tout un pays, nous sommes l’avenir bordel. 31 mars Encore un rêve trop bizarre, avec des cheveux, des poils, des garçons à la place des filles et des filles à la place des garçons, c’est vraiment du grand n’importe quoi. Cette fois c’est moi qui ai craqué, j’ai voulu appeler un Ami et par inadvertance je suis tombé sur le Docteur, et je lui ai dit que je n’avais pas fait exprès pour Grand-Mère, que tout cela était un regrettable accident et que je plaidais la légitime défense, pendant que je parlais je tournais autour de ma bergerie, tout en fulminant, des larmes amères me mouillaient les joues, putain de déconfinement ! Si c’est pour être à nouveau en liberté et toujours aussi seul et incompris, à quoi ça sert, hein ? Je n’ai pas laissé le temps au Docteur de répondre et j’ai raccroché, de toute façon il y avait une voiture au loin qui arrivait, soulevant des nuages de poussière noire sur la longue et sinueuse route : ciel la gendarmerie ! 31 mars (la nuit) ILS m’ont laissé mon journal même si je les soupçonne de l’avoir lu. J’arrive à peine à tenir mon stylo car ILS m’ont forcé à manger une soupe de poissons répugnante dans laquelle flottaient des restes de carcasse ainsi qu’une tête – dont un œil, qui clignait. 1er Avril Le poisson n’est pas passé. Fièvre, Frissons, Gerbe. 2 Avril RAS à part que je vais crever. 3 Avril #on rembobine. Retour à la Colline et à la bergerie. Ce n’était pas la voiture de la gendarmerie mais une voiture qui y ressemblait fortement. Deux hommes en sont sortis, le premier, blond et frisé, ressemblait à un touriste allemand avec un pantacourt ridicule, un marcel et une banane nouée autour de la taille (OMG !), quant au second, il portait un chapeau noir en feutre à larges bords, une longue cape, d’affreuses sandales aux pieds et s’appuyait sur un bâton un peu tordu. De son doigt tout aussi tordu il a désigné la bergerie. Moi pendant ce temps je les observais de l’intérieur, mon œil collé contre l’un des nombreux interstices du mur. Salaud! Traître !, j’ai marmonné dans ma barbe naissante, depuis quand les bergers se rendent-ils coupables de délation ? L’homme à la banane a souri puis il s’est dirigé vers la bergerie, sans se presser, et ni une ni deux, je me suis retrouvé dans la bagnole après avoir été, n’ayons pas peur de dire la vérité, traîné de force : « Je suis ton Oncle et toi tu es un petit Merdeux », a t-il dit à plusieurs reprises. Tonton ? Bon sang je l’avais complètement oublié celui-là. De mémoire, mon Père ne l’aimait pas trop, et pour cause, quand on voit comment il accueille son neveu après toutes ces années… Sinon : un grand MERCI à notre santon géant de m’avoir dénoncé. Quand je pense que Jésus est censé être le berger de toute l’humanité. #nousnoublieronspas. Donc, retour à la case Maison, pire : retour à la case Chambrette, fouille complète de la pièce, Tonton retournant le matelas, farfouillant dans mon linge, à partir de maintenant interdiction formelle de sortir même dans le jardin, même quelques minutes. 4 Avril Première visite pour le condamné que je suis. En fin de matinée, Jeannot s’est pointé dans la Chambrette, il avait l’air au bout de sa vie, et m’a bien fait comprendre que j’avais eu de la chance d’être tombé sur Hans, mon Tonton, et non sur les Gendarmes. Hans ??? De mieux en mieux dans cette famille. J’ai répondu qu’en même temps le résultat est le même, gendarmes ou pas puisque j’étais en prison. Le Vieux a serré les poings : « Si j’avais encore la force, je te foutrais la raclée du siècle.» L’expression de son visage avait brusquement changé, entre nous j’avais rarement perçu autant de méchanceté et de frustration, sans compter que désormais je pouvais aussi voir sa bouche, crispée par un horrible rictus, finalement les masques c’était pas une si mauvaise idée que ça. Pour tenter de calmer le jeu je me suis excusé, c’est rare que je m’excuse mais pour une fois les mots sont sortis tous seuls, sans que je me force : j’avais mal agi, pardon, pardon, pardon, pardon, j’ai dit d’une voix baignée d’innocence. Et Mamie comment va-t-elle ? J’ai failli ajouter : est ce qu’on lui a remis ses membres dans le bon ordre ? mais je me suis abstenu. « Ta Grand-Mère s’est est sortie, miraculeusement, elle n’a rien, pas même une éraflure. » #commeparhasard j’ai pensé. 5 avril Sortir me manque, le parfum des lauriers-roses, celui des cyprès, le chant des cigales, et aussi les escargots, je fais quoi moi sans souffre-douleur ? Par ailleurs : Bouffe infecte. Vivement que notre Miraculée revienne, elle attend quoi d’ailleurs ? que Jeannot et Hans m’empoisonnent ? Aujourd’hui j’ai dû manger de la cervelle d’agneau à la provençale avec du laurier du jardin. 6 avril Depuis ma meurtrière j’ai vu les gros pneus de l’ambulance crisser sur le gravier, et des jambes appartenant visiblement à ma Grand-Mère sortir du véhicule avec une vélocité suspecte. J’ai dit très fort Bonjour Mamie, je suis content que tu sois de retour. Zéro réaction. Essaie encore Olivier. 10 avril J’avais besoin d’une pause dans l’écriture, et #commeparhasard ça va beaucoup mieux. Plus de cauchemars qui me mettent dans des états pas possibles ni de visions vicelardes où on me force à faire des choses, enfin bref. Côté lecture j’ai découvert derrière la rangée de contes et légendes une autre rangée de livres aux couvertures jaunes et noires. J’ai déjà lu Le Baiser du Serpent d’un auteur au nom italien. Il y a une scène bien flippante où un homme habillé de la tête aux pieds en cuir noir s’introduit dans une villa dans les hauteurs d’une Métropole qui, par ailleurs, a l’air bien plus sympathique à vivre que ce village de dégénérés où je me trouve ! Bref, donc notre homme tout de noir vêtu, avec son casque de moto qu’il garde alors qu’il fait cinquante degrés à l’ombre, et ses gants en cuir noir, le voilà qui monte à pas de loup jusqu’au premier étage de cette somptueuse Villa. Détail important : il tient dans sa main droite un sachet en plastique contenant quelque chose de vivant. Pendant ce temps, la propriétaire, elle, se prélasse dans sa baignoire, je passe sur les détails salaces et franchement inutiles, quoi qu’il en soit elle s’assoupit. Chapitre suivant : le rideau de la baignoire est brutalement arraché, mais genre brutal de chez brutal, la Femme crie à tue-tête, et l’homme en Cuir, dans un mouvement presque au ralenti, renverse le sachet en plastique. Voilà que deux longues et répugnantes vipères zébrées atterrissent dans l’eau tiède avec un bruit ATROCE. 11 avril. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je hais les serpents par-dessus tout et puis j’arrête de lire ces histoires débiles. Mamie Miracle n’est pas venue me voir, je devrais peut-être lui écrire une lettre pour m’excuser comme quand on était enfants. J’ai déjà envoyé un sms à ma Mère qui apparemment me fait la gueule puisqu’elle n’a même pas accusé réception. OK maman, j’ai exagéré, je l’avoue, cette famille est aussi la mienne, j’ai honte si tu savais. Please forgive me, Love You XXX. Bon ce texto est ridicule, jamais je n’aurais dû l’envoyer, au moins des pages ça s’arrache. Dans l’après-midi j’ai entendu des pas approcher de la Chambrette, je me tenais prêt, prêt pour le Grand Pardon, prêt à avouer quel Petit fils indigne je suis. 11 avril (la suite se complique) La porte s’est ouverte et là ce n’était pas Mamie mais Jeannot avec un seau à la main (et maintenant quoi, j’allais devoir me soulager dans un coin de la pièce comme à Guantánamo ????) et Hans toujours en short, marcel et banane + un petit accessoire un peu hors saison : des gants en cuir (…). J’ai commencé mon laïus de Repenti, histoire d’oublier ce détail, après tout j’avais peut-être mal vu, à force de rester enfermé l’esprit finit par vous jouer des tours, non ? Et là, mon oncle qui s’assoit juste à côté de moi, à ma gauche, et qui me sort de sa grosse voix caverneuse qu’il est vraiment temps que je prenne une bonne leçon et que je suis bien le Fils de mon Père, toujours à vouloir « foutre la m **** ». Pendant ce temps Papy Jeannot avait lui aussi pris place sur le lit, à ma droite cette fois, moi qui n’aime pas la promiscuité, j’étais servi. Il en avait aussi profité pour poser le seau visiblement bien rempli à nos pieds. Ploc. Je n’osais pas baisser le regard, un filet de sueur glacé coulait le long de mes omoplates. Ploc. « Regarde Oliver », m’a intimé Tonton banane. Ploc. Hors de question. « Mais REGARDE voyons !!! » Une masse visqueuse, sombre, grouillante… « Ce sont des escargots » a ajouté Jeannot le bienheureux. « Tu aimes ça les escargots ? »

Bonjour Angoisse

© Gérard Dubois

11 avril (reprendre la lecture de l’épisode avec votre profil) Une terreur comme je n’en n’avais jamais connue, qui semblait ramper sous ma peau, m’avait littéralement figé sur place, je ne parvenais même plus à remuer le petit doigt et dans ma tête c’était le brouillard complet : mes pensées, qui d’habitude se baladaient n’importe où, eh bien cette fois elles n’y voyaient que dalle, plus de repère, plus de signalétique (même TOUTES DIRECTIONS aurait fait l’affaire), enfin pas tout à fait car, au bout du chemin, clignotant dans la blanche obscurité (#oxymoredelamortquitue), on distinguait DEAD END. Aveugle mais pas sourd, j’entendais clairement ma prof de français Mademoiselle Gheorghes avec deux H applaudissant avec cette hystérie propre à sa corporation, et aux vieilles filles qui passent leur nuit à relire secrètement Le Colonel Chabert (#nolife), criant Bravo Oliver pour cette métaphore brumeuse sublimissime, continuez sur cette voie et qui sait ? peut-être que le jour du grand Oral du Bac Français vous décrocherez une note au dessus de la moyenne. Au terme d’un incommensurable effort j’ai réussi à fermer les yeux puis à les rouvrir, espérant me réveiller d’un mauvais rêve. Manque de bol, Hans était toujours assis à mes côtés, me fixait de ses deux pupilles immenses dans lesquelles une spirale tournait sur elle-même. « Tu n’as pas répondu à la question Olivier ! Aimes-tu les escargots ? » Entre-temps Papy Jeannot m’avait saisit les poignets, « comme ça le Petit ne gigotera pas dans tous les sens ». J’ai essayé de dire quelque chose sans pour autant être capable d’émettre le moindre son. « Ce qui est sûr c’est que tu aimes bien t’attaquer à plus faible que toi… Écraser de pauvres petits animaux sans défense, pousser des personnes âgées dans leur grand escalier, t’en prendre à tes camarades de classe… » 11 Avril (coupure publicitaire, WE’LL BE BACK IN A MINUTE) Comment pouvait-il être au courant pour Stéphane ? Et puis d’abord en quoi ça le regardait ? Hans a renchéri : « C’était ton Amoureux ? » Quelque part dans mon for intérieur je me suis JURÉ qu’un jour je lui ferais avaler sa banane en cuir. Et dire que c’est le Frère de mon Père… comme quoi la famille ça ne veut strictement rien dire. « Ts ts ts » s’est contenté d’ajouter Tonton Banane en plongeant une main gantée dans le seau. Une micro seconde plus tard il tenait un escargot dans la lumière déclinante du soir (peut mieux faire, s’est exclamée Mademoiselle Gheorghes avec deux H), l’observant comme s’il s’agissait d’une pierre précieuse. « Avec ou sans coquille ? » 11 Avril (My deadly Uncle : final act) Galvanisé par cette question, Grand-Père a resserré son étreinte, et qu’on ne me parle plus après de population fragile, diminuée, le Vieux il avait des serres à la place des mains ! Sans parler de son haleine, mélange de vieille cave et de relents d’ail, mais une certaine variété d’ail, probablement propre à la région. C’est là que j’ai compris que ça ne servait à rien de lutter. Je meurs. Rendez-vous de l’Autre Côté. Farewell monde cruel. 12 – 20 avril Never Mort (#grandeformeaujoud’huiOlivier) mais impossibilité d’écrire pour cause de convalescence et de remontées gastriques. 21 avril N’avoir personne à qui se confier sinon les pages de son journal : comment en suis-je arrivé là, à un tel degré de solitude ? À contrecœur j’ai fini par appeler le Docteur. Ça doit bien faire deux ans qu’il me suit, du verbe suivre… Au départ c’est Mother qui avait insisté parce qu’elle me reprochait d’être, je la cite, en proie à des colères irrationnelles, du coup elle m’avait envoyé chez le Psy. Les Psy c’est la meilleure invention quand les Parents n’en n’ont rien à secouer. Colère irrationnelle : j’a-do-re cette expression. Ce n’est pas parce qu’on se bat dans la cour du Collège qu’on est colérique… on veut juste se faire respecter. C’est important le respect, si vous en êtes dépourvu, autant vous tirer une balle. J’ai cru qu’en allant au Lycée, je serais exempté de Psy, mais non. Deux séances par semaine, voire trois. Même espoir avec le confinement, mais non. Toujours ces séances, par tél, il y en a qui s’en sortent vraiment bien et qui continuent à faire des thunes sur le dos des plus vulnérables, si c’est pas honteux. « Vous pouvez m’appeler quand vous le souhaitez » m’a toujours dit le Doc, eh bien le moment est venu. 21 avril (séance express) j’ai donc tout raconté au Docteur, mon oncle en short, ses longues jambes velues, franchement c’est répugnant, et cette banane hyper-ringarde genre achetée sur la Redoute, et aussi ses gants en cuir noir… « Continuez Olivier… » J’ai aussi raconté l’épisode de l’escargot ou plutôt DES escargots que les deux zouaves m’avaient FORCÉ à avaler, sans compter que je suis enfermé dans cette antiChambrette de l’Enfer. Là-dessus le Docteur m’a limite coupé en me rappelant une équation simple, à savoir Enfermé = Confiné, et qu’il fallait arrêter d’utiliser des mots comme prison, enfermement, dictature et qu’on était pas au Salvador. Le Salvador ? Jamais entendu parler. Et sinon ça ne vous pose pas de problème qu’on force un adolescent à avaler des escargots ? À l’autre bout de la ligne, le Docteur, après un GROS moment de réflexion, m’a demandé ce que les escargots symbolisaient pour moi… Comment ça ? Quel symbole ? On s’en cogne des symboles puisqu’il est question ici de réalité, mais le Docteur a fait la sourde oreille, et pour conclure il m’a posé grosso modo la même question que Hansi & Papy : pourquoi toute cette violence Olivier ? Et pourquoi s’en prendre à plus faible que soi ? Vous avez quatre heures. 22 avril La nouvelle est tombée : personne ne m’aidera. Aujourd’hui j’ai demandé à mon Oncle quand j’aurais le droit de ressortir, et il m’a répondu que, d’une, je n’avais pas d’attestation, et de deux, il fallait peut-être qu’un de ces quatre je m’excuse auprès de mes grands-parents pour mon comportement déplacé. Mais Tonton, j’ai voulu le faire la dernière fois et VOUS m’avez torturé ! Hans a tout juste levé les yeux au ciel, super, merci d’être passé. #instantlecture : j’ai trouvé un autre livre caché dans la petite bibliothèque, encore un de ces romans de gare à la couverture jaune, intitulé Tueurs du troisième âge. L’histoire d’un vieux couple de sociopathes dont le passe-temps favori est de s’introduire dans des maisons au hasard pour y trucider les propriétaires puis prendre leur place. C’est amusant la vie des autres. Et reposant surtout. Jusqu’au jour où ils manquent de se faire pincer et qu’ils doivent faire appel à la seule personne en qui ils ont, et ce, en dépit de leur folie meurtrière, une confiance aveugle et farouche : leur fils unique. Enfin réunis, ils peuvent continuer à découper le voisinage en petits morceaux sans plus jamais être inquiétés. Un vrai happy end comme je les aime ! 23 avril Pourquoi je me borne à lire ces bouquins qui me filent la chair de poule ? Pour ne pas avoir à répondre aux questions du Docteur, voilà pourquoi. Alors que c’est justement le moment de se les poser, quand on est face à soi-même, n’est ce pas, Monsieur l’inquisiteur-de-l’esprit-d’un-pauvre -adolescent-sans-défense ? Lorsque Stéphane avait fait courir la rumeur comme quoi on s’embrassait derrière la salle de sport, il fallait bien que j’anticipe, que je lui administre une correction, et surtout devant tout le monde, par souci d’exemplarité. De toute manière il nous cherchait des poux le beau Stéphane, à force il a fini par le payer, par le payer très cher. 23 avril (juste après la réclame) J’ai dû réécrire la dernière page car elle était toute humide et à la limite de se déchirer… Pourquoi ? parce que des larmes avaient coulé de je ne sais où, probablement du plafond, on oublie trop souvent qu’un chagrin immense peut vous foutre en l’air une tuyauterie. À part ça, histoire de changer un peu de sujet, mes repas me sont livrés à heure fixe, le matin, à 8h, c’est l’Ami du petit déjeuner avec DEUX tartines grillées, à midi pile j’ai le droit à une espèce de sandwich géant avec des légumes du jardin, de l’omelette et du jambon cru, le soir une viande ou un poisson accompagné le plus souvent de patates sautées, délicieuses et croustillantes, et l’éternel verre de lait que je dois boire sous l’œil aguerri de Hans. Tant que je respecterai les consignes strictes d’un confinement total, Mère Grand (plus que jamais remise de son accident) continuera à me préparer de bons petits plats. Dans le cas contraire, ce sera smoothies aux escargots jusqu’à ce que mort s’ensuive. 24 avril (matin) J’en peux plus de m’introspecter. Je veux sortir, faire la roue sur le sable blond d’une plage déserte, plonger dans l’eau claire d’un lac. Sauf que je commence à comprendre que je n’ai plus vraiment le choix si je veux que le Docteur me lâche la grappe et aussi Mother, qui a fini par décrocher son téléphone, agacée as usual. Grande inspiration Olivier… Coucou Maman, comment ça va aujourd’hui ? Et ton Amoureux ? Réponse glaciale: « Ne fais pas semblant Olivier. » Same Player shoot again. Et sinon Maman Adorée, as-tu écouté l’allocution du Président ? « Oui, le Président est notre Sauveur. » Ça va pas être simple si elle en pince pour le Président… « Tu continues tes séances par téléphone ? » Évidemment Maman, avec un entrain de boy-scout qui s’apprête à dresser le camp dans une forêt profonde en pleine nuit sous une pluie battante. « Tu es conscient Olivier que tu dois apprendre à canaliser toute cette violence qui est en toi… » Oui, Oui, et re-Oui, mais permettez-moi tout de même de vous dire Maman ce qui cause mon tourment : assigné à résidence dans le Chambrette, puni comme un enfant, plus de jardin, plus de salon, plus de cuisine, c’est pas une Vie ça. 24 avril (toujours le matin et toujours pendu au téléphone) Et là ma Mère qui me sort que c’est l’occasion de faire le point. Mais lâchez-nous à la fin avec votre Point, votre Auto-centrage, votre Prise de recul de mes deux, de tout ce temps pour lire et redécouvrir l’extraordinaire pouvoir des mots, de cette prise de conscience que notre espace est avant tout mental, et peu importe le dehors, peu importe notre désir de gambader dans des champs de coquelicots, de courir dans des forêts profondes, d’escalader des montagnes aux sommets pourtant inaccessibles, de s’ébrouer dans les vagues moussues de l’océan ou encore de traverser la solitude d’un désert de glace : un petit lit, un bon petit bouquin, un sandwich à l’omelette, un semblant de fenêtre vers le monde extérieur et #cestpartimonkiki pour le grand voyage intérieur. Un instant j’ai cru avoir perdu la connexion. Maman ????? Au bout d’interminables secondes : « Tu n’arrêteras donc jamais de raconter n’importe quoi. » 25 avril Aujourd’hui le plafond a encore versé des larmes sur mon journal, et je suis à deux doigts d’en faire des boulettes. 26 avril Je ne raconte PAS n’importe quoi. Je ne raconte PAS n’importe quoi. Je ne raconte PAS n’importe quoi. Je ne raconte PAS n’importe quoi. Je ne raconte PAS n’importe quoi. Je ne raconte PAS n’importe quoi. Je ne raconte PAS n’importe quoi. 27 Avril Encore lu une histoire à dormir debout, celle de H., une femme bien sous tous rapports, épouse et mère de famille le jour mais complètement nympho la nuit et attirant des hommes louches dans des motels glauquissimes pour transformer leurs tripes en guirlandes qu’elle accroche ensuite en guise de rideaux aux fenêtres. Titre du roman : Trouble Jeu. Sur la quatrième de couv’, ils disent que le roman s’est vendu à trois cents millions d’exemplaires. 28 avril Oh la la j’ai rêvé que Stéphane m’attendait dans un Motel… et ce sourire de haine maniaque sur son beau visage… Je devrais écrire un bouquin qui s’appellerait Bonjour Angoisse 29 avril RAS 30 avril Non, en fait mon bouquin ça sera sur un type qui tue son Psy et qui fait accuser sa Mère. 1 mai Hans a déboulé aux aurores juste après le chant du coq. Il m’a traîné en haut, jusque dans la cuisine où mes grands-parents prenaient leur petit déjeuner au son du flash info de RMC annonçant un possible déconfinement, sauf, et je cite le présentateur de mémoire, pour les petits-enfants pas sages qui poussent leurs aînées à bout. Le Vieux m’a adressé un vague sourire tout en écrasant des gousses d’ail dans son café, pendant ce temps la Vieille trempait d’énormes biscottes dans ce qui ressemblait à un thé au lait. Pas de Bonjour ni de Tu as bien dormi ni encore Thé, café, chocolat, Ovomaltine ? Nada : bois ta salive et ramasse les miettes sur le Formica. Hans a pris place à son tour devant un bol anormalement grand rempli de Chocapic. Les minutes ont passé, insensibles elles aussi à ma douleur d’exister au monde, je n’entendais que le bruit des Chocapic qui croustillaient en poussant de petits rires narquois, puis ma Grand-Mère a revêtu son masque de Miraculée, ou alors c’était celui de la Martyre, je sais plus, quoi qu’il en soit elle avait la mine grave et elle m’a dit : « Je pense qu’il est temps que nous parlions de ton Père. » Il ne manquait plus que lui… « Thé, café, lait chaud, Ovomaltine, Chocapics ? » a voulu savoir mon Grand-Père. C’était donc à ça que ressemblait un dernier repas.

Le Mal partout 1

© Gérard Dubois

1 mai (suite) Après mûre réflexion j’ai opté pour un grand bol d’Ovomaltine et un bol plus grand encore de Chocapic. « Régale-toi mon Petit » a dit Papy Jeannot d’un ton un peu bizarre. J’ai marmonné un merci sans conviction et enfoncé une première cuillerée dans ma bouche. 1 mai (rebondissement inattendu) les Chocapic avaient un goût de poussière, de terre sablonneuse, si je n’avais pas eu la dalle du siècle, je les aurais recrachés dans ma main. Ils sont pourris ou quoi ? Et le Vieux qui se marrait dans son coin, franchement j’étais à deux doigts de lui enfoncer deux gousses d’ail dans ses trous de nez. Quelque part au dehors des grillons se marraient. Résigné, j’ai reposé ma cuillère sur la table en Formica. Mère Grand a fini par m’avouer d’une voix extrêmement nasillarde qu’il s’agissait d’un ersatz acheté à la coopérative bio du village : «  Ils sont faits à base d’épeautre, c’est beaucoup plus digeste. » Elle avait dit ça avec son sourire de bonne sœur, le genre de sourire qui lui donnait tous les droits, si c’est pas honteux à son âge d’user ENCORE de ce genre de techniques de manipulation mentale pour parvenir à ses fins. Heureusement que je n’avais pas de couteau à portée de main, sinon Dieu sait où ce Feuilleton aurait pu nous mener. J’ai pris une profonde inspiration et demandé de ma petite voix fluette (moi aussi je manipule si je veux) mais pourquoi autant d’acharnement sur un pauvre adolescent sans défense ? Tous ont soigneusement ignoré la question, là n’était pas le sujet. Ah bon ?, rappelez-moi déjà de quoi nous causions ? « De ton père Olivier. » Ah oui, indeed. En même temps Mother avait toujours soigneusement évité le sujet. L’Ovomaltine en revanche, c’est pas dégueu, et puis ça fait voyager dans sa tête, en deux secondes je me suis vu là-haut sur la montagne caressant le flanc d’une vache Milka tout en m’adonnant au plaisir du yodel. « Olivier, tu écoutes ou tu es encore dans ton monde imaginaire ? » Je ne voyais pas en quoi la deuxième option était problématique mais bon. Pardon, je vous écoute, quel est donc ce secret de famille qui vous brûle les lèvres ? 1 mai (ne zappez pas !) Après un silence prolongé, limite religieux (la technique de la Bonne Sœur, once again) Mémé Biocop m’a expliqué que Papa était comme moi. C’est-à-dire ? Genre drôle, intelligent, modeste, BG ? « Arrête Olivier et écoute tes aînés » s’est agacé mon Oncle en tapant du poing su la table. Les bols ont frémi, heureusement que le mien était presque vide, d’ailleurs il reste du rab ? « Ton Père… », a poursuivi la Vieille, « ton père avait aussi cette tendance à l’exagération, déjà tout petit il voyait le Mal partout (elle avait prononcé Mal presque en criant comme la première fois, et j’ai senti le peu de poils que j’avais sur mes avant-bras se hérisser) et ça a empiré avec l’âge. À la fin il nous faisait peur à tous. Même à ta Maman, d’ailleurs elle nous appelait souvent pour nous demander des conseils. » OK, STOP: fake news. Qui aurait idée d’appeler ces fanatiques de l’Épeautre pour le moindre conseil ? Plutôt crever, mais bon j’ai gardé cette réflexion pour moi pour ne pas ENCORE me faire remarquer. Et puis j’avais envie de connaître la suite. 1 mai (encore une page de publicité) « Ton Père nous en a fait voir de toutes les couleurs », a renchérit Papy-bouche-pourrie avant de se lever et d’annoncer, comme si on en avait quelque chose à secouer, qu’il avait du travail à finir dans le jardin. Puis ça a été au tour de Hans d’ajouter son grain de sel : « Mon frère était fada, il nous a cassé le c*** et tu es en train de lui ressembler. » Ah bon ? Merci de développer votre pensée en privilégiant le plan dialectique si cher à nos professeurs : Grand I, ton père était taré, Grand II mais peut-être pas tant que ça, Grand III Oui mais Non, et en conclusion tu te tiens à carreaux sinon tu finiras comme lui. Euh c’est à dire ? Comment ça je finirai comme lui ? Si ma mémoire est bonne mon père avait eu un accident, non ? 2 Mai Cher petit journal d’amour… La bonne nouvelle du jour c’est que le Roi a annoncé un déconfinement progressif, du coup toute la famille m’autorise à nouveau à aller et venir à ma guise entre la Chambrette et le Jardin tout en veillant à ce que je respecte les gestes barrière avec mes amis les escargots. Quand j’écris veiller je veux dire par là : une surveillance digne de Guantánamo. Côté Sud, Papy Jeannot me surveille entre deux coups de pelle ou de bêche (il est en train de creuser un sacré trou, j’imagine que c’est pour planter un Oliver ? #meilleurepunchlineEver), côté nord, Sainte Mamy me surveille depuis sa chaise longue en osier où elle feint de lire Nous Deux, et quand je m’échappe vers le côté ouest, ou est, c’est sur Tonton que je tombe, toujours plus poilu et toujours armé de sa banane en cuir dans laquelle il ne cesse de farfouiller, tu parles d’un déconfinement si les libertés élémentaires ne sont pas respectées. 3 mai Ce matin Stéphane était assis au bord de mon lit. Ce n’était pas un rêve cette fois. J’étais à la fois pétrifié et un peu excité… (penser à enlever cette phrase débile). Il allait me bouffer c’est ça ? (Idem.) En fait non, il m’a juste dit de me méfier de TOUT LE MONDE. J’ai remarqué que ses yeux étaient laiteux. OK mec, mais si les fantômes reviennent pour nous dire ce que nous savons déjà, à quoi bon ? Sinon j’ai repensé aux paroles de mes grands-parents et de mon oncle à propos de mon Père, quand ils m’ont sorti l’autre jour au petit dej’ que je finirai comme lui (que vous suivrez le même destin tragique, m’a corrigé Mademoiselle Gheorghes avec deux H avant de me citer Œdipe & toute la clique). Euh là je ne vous suis pas car Papa avait eu un accident de bateau… et le jour où je prendrai un bateau, Œdipe recouvrira la vue ! Cette fois les grillons n’ont pas moufté. Les Vieux avaient aussi insisté sur le fait qu’à l’époque on ne soignait pas ce genre de problème comme aujourd’hui et qu’il fallait que je continue à parler au Docteur. Mais en quoi voir le Mal partout est un put*** de problème ? À part des haussements d’épaules et des yeux levés au ciel, je n’avais rien obtenu d’eux. Quelle bande d’incapables. 3 mai (by night, #fullmoon) La vidéo sur PornHub met tellement de temps à charger que finalement je reprends la rédaction de ce journal, moi qui n’écris jamais de nuit. Je dois aussi rédiger deux lettres d’excuses à mes Grands-Parents pour les avoir traités de Mutants – bonjour la liberté d’expression –, et pour avoir soi disant poussé Mémé dans l’escalier – Hello la défense légitime, et alors quoi ? on reste là les bras croisés à tendre l’autre joue ? #HowDareYou. Bon d’accord, je vais vous les pondre vos lettres, c’est comme pour le Docteur, je vais l’appeler et lui dire qu’à présent, je cesserai de m’en prendre à plus faible que MOI, même si entre nous, ça enlève beaucoup de sel à l’existence. J’ai vraiment l’impression d’être à nouveau ce petit garçon qu’on obligeait à recopier une phrase sans queue ni tête cent, deux cents, trois cents fois jusqu’à ce que Mort du poignet s’ensuive. 3 mai (insomnie mon amie) Pornhub Premium est de nouveau payant : le monde d’après c’est pas pour demain. 4 mai J’ai remis mes lettres à ma famille de dégénérés puis j’ai appelé le Docteur et j’ai parlé hyper-fort pour que le Monde Entier entende ce que j’avais à dire. Oui c’est vrai, j’ai été un vilain vilain vilain petit garçon mais j’étais prêt à laisser le Cygne qui sommeillait en moi battre ses ailes. Trop belle ma métaphore & hyper-référencée de surcroît, sauf que Mlle Gheorhes avec deux H n’a pas relevé, elle doit avoir son nez de Vieille Fille collé dans ses copies virtuelles à relever les fautes de concordance des temps tout en lapant son petit verre d’absinthe et en écoutant du Wagner. En tout cas ce confinement m’aura au moins appris une chose… au fond ce n’est pas très difficile de dire tout haut ce que les autres attendent de vous. De jouer le jeu pour qu’on vous foute la paix. C’est bon je reconnais mes erreurs, je reconnais mes faiblesses, sorry, Mea culpa etc. Pour Stéphane, c’est encore autre chose, aujourd’hui j’ai vraiment les boules de lui avoir refait la tronche… simplement parce qu’il avait révélé à tout le monde notre petit secret. Oui on jouait à s’embrasser derrière les préfabriqués mais c’était juste pour se marrer… pourquoi il s’en est vanté ce c ** auprès de tout le Lycée ? Je n’avais pas d’autre choix que de lui flanquer une bonne correction et de parler de Rumeur… Sauf qu’il n’y avait pas de Rumeur. Juste la vérité vraie de chez vraie. Amen. 4 mai (Mea Culpa II) Après notre fight, il y avait eu des vacances et après ces vacances Stéphane n’était pas revenu en classe. Bon débarras, je m’étais dit, qu’il aille se faire bécoter ailleurs, et puis un jour, genre deux ou trois semaines après, la nouvelle était tombée : on l’avait retrouvé pendu dans son garage. 5 mai Cher pote de déprime : c’est pas la joie aujourd’hui et pourtant le soleil brille, les grillons ont organisé un gala de bienfaisance gratuit, et en plein air of course, Grand-Mère a préparé une ratatouille maison, Grand-Père a creusé comme jamais, Tonton a reçu une aide d’Urgence de l’Urssaf, et à RMC ils disent qu’on va bientôt pouvoir sortir. Alors pourquoi cette impression que rien ne va. Bien sûr que je connais la réponse mais je suis tellement fatigué si tu savais. J’ai pas mal pleuré aussi. Il y en avait tellement de larmes que j’ai dû écoper la Chambrette. Peut-être que je devrais me mettre au Yoga ou me replonger dans un de ces livres idiots. Sauf que la souplesse et moi ça fait deux et que ces bouquins me mettent dans des états pas possibles. J’avais commencé  Famille Mortelle  où un type, contraint de rentrer dans le village de son enfance, découvre que ce dernier a été totalement parasité par une Secte. Pire : que le Gourou est en réalité son Oncle et qu’un grand suicide collectif se prépare pour le solstice d’été. Je vais finir par piquer Nous Deux à la Vieille ! De toute façon où que j’aille, quoi que je fasse, quoi que je lise, TOUT me ramène vers le chemin de l’angoisse, et j’ai envie de dire cher journal que ça n’est pas une Vie ça. Qu’en dis tu ? Pourquoi tu ne réponds pas bordel !

Le Mal partout 2

© Gérard Dubois

6 Mai. SMS de Mother : « Mon Grand : il est temps que tu reviennes vivre avec NOUS. » WTF !?! J’ai redémarré mon i Phone, il s’agissait sûrement d’une erreur, ma mère avait écrit il est temps que tu reviennes, ensuite un esprit malveillant s’était empressé d’ajouter le reste, peut-être qu’à force de surfer sur des sites peu recommandables, j’avais chopé un virus dont le but ultime était de terminer les phrases genre comment ça va… MAL ? ou c’est fou ce que tu me manques… PAS ou encore prends soin de toi surtout….. ET LES AUTRES ON S’EN BALEC’. Après réinitialisation du système le SMS demeurait inchangé. Rassemblant ce qui me restait de courage et de lucidité après presque deux mois à subir les pires sévices, les pires humiliations ! j’ai appelé ma mère. 6 mai (trois ou quatre sonneries plus tard…) Histoire de l’amadouer j’ai commencé par m’excuser, pardon, pardon, pardon Maman Chérie, je me suis super mal comporté durant le confinement surtout vis-à-vis de ma famille alors que la famille c’est ce qu’il y a de plus précieux sur terre, j’ai même dans un gros moment d’égarement failli ajouter #famillepourtous. Ma mère qui comme à son habitude m’écoutait sans vraiment écouter a répondu par un « c’est bien Olivier » puis elle a voulu savoir si j’étais content de revenir. OH OUI ! j’ai répondu à la limite de l’effondrement psychique, qui ne donnerait pas sa vie pour sortir d’ici, de ce trou à rats ? « Ce n’est quand même pas tes grands-parents que tu traites de rats, rassure-moi Olivier ??? » s’est indigné Mother. Non, non évidemment, il s’agissait d’une image, enfin BREF, j’étais content de retrouver l’appart en ville minuscule et bruyant, la promiscuité, la pollution, les usagers de la RATP, le Lycée et tutti quanti. Allô ? Tu m’entends ? Trois siècles plus tard Mother a craché le morceau : nous ne retournerions pas à l’appart mais irions vivre à la Campagne avec son Amoureux. De toute façon le lycée ne rouvrirait pas et l’épreuve de Français se ferait en distanciel. Distan QUOI ? Mais là n’était pas la question. Dans ma tête résonnaient les mots Amoureux + campagne. Et là j’ai vrillé : après avoir hurlé que j’entrais dans un tunnel sauf qu’il n’y avait pas de lumière au bout, j’ai raccroché. 6 mai (trois ou quatre tours de jardin plus tard) C’est décidé : je HAIS la nature. Les cyprès, les lauriers-roses, les hortensias, les figuiers (bon, ceux là je les aime bien), les citronniers, les azalées et plus que tout les potagers. Le Vieux aussi apparemment puisque désormais, là où se trouvaient naguère courgettes, tomates, patates et herbes aromatiques, il ne restait qu’un trou béant, de quoi entasser plusieurs corps d’enfants innocents. Pépé Gousse d’Ail m’a rétorqué que c’était pour régénérer la terre et qu’il attendait une livraison d’engrais. Tu parles ! À mon avis ils se sont TOUS mis d’accord pour me mettre la pression : soit je rentrais chez moi, enfin si chez moi ça voulait encore dire quelque chose soit Papy + Mamie + Tonton me transformaient en humus à escargots. Un peu plus tard la Vieille est entrée sans prévenir dans la Chambrette – j’étais en train de lire, heureusement ! – et m’a tendu son vieux Nokia, toujours avec sa face de Nonne Perverse : « c’est ta maman Olivier, elle essaie de te joindre depuis toute l’après-midi, elle dit que tu lui as raccroché au nez, c’est pas bien ça ! » Allô oui j’écoute ? « C’est bon tu es sorti de ton tunnel Olivier ? » s’est agacée ma Mère. « De quoi est mort Papa ? » j’ai demandé du tac au tac. Et cette fois prière de ne pas mettre encore des plombes à répondre. « Il a eu un accident de bateau. » Ah ouais, sauf que les Mutants prétendent que Papa était timbré comme moi et que c’est ça qui l’aurait précipité dans les fonds marins. Bon, j’avoue, tout en rédigeant ces lignes, que le résumé est un peu lapidaire. « Olivier tu ne vas pas recommencer avec les Mutants. » Ne change pas de sujet, OK ? Gros blanc à l’autre bout du fil… 6 Mai (trois ou quatre secondes interminables plus tard) « Ton père avait un monde imaginaire très fort… sauf qu’il ne le partageait avec personne, et qu’à force il s’était totalement renfermé sur lui-même, et ça ça n’est pas une solution… » Euh en même temps moi quand je vous parle de Mutants vous êtes prêts à sortir les électrochocs, mieux vaut être prudent j’ai envie de dire. « On ne peut pas sans cesse fuir le RÉEL Olivier, tu comprends ? À force ça rend tout le monde dinguo. » Avait-elle réellement utilisé le mot dinguo ? Je n’ai pas relevé. Puis elle a ajouté : « Ce jour là il n’aurait pas dû prendre le bateau, c’était la tempête, et il l’a quand même fait, de toute manière il n’en faisait qu’à sa tête. » Voulait-elle signifier par là que mon Papa aurait fait exprès de partir en mer avec un temps aussi pourri ? J’avoue que je n’ai pas eu le cran de lui poser la question. #ShameOnMe. Ensuite elle a enchaîné sur les préparatifs de mon grand retour, m’expliquant que le 12 mai au matin, je prendrais le premier train, et qu’elle et son Amoureux se réjouissaient de ma venue. 7 Mai mon très cher journal, je continue à écrire ce que je pense tout bas. Aux Autres, je leur sers un discours sur-mesure. Tout à l’heure au moment de l’apéritif j’ai fait fort ! Grosse ambiance dans le jardin, les Vieux avaient sorti le Vin d’Orange, et étaient complètement torchés, c’est un alcool maison genre 55 degrés d’alcool qui vous dissout les boyaux en quelques secondes. À un moment Papy Jeannot a voulu porter un toast, il a dit « À ton départ mon Petit » avant d’être submergé par une vilaine quinte de toux. Oups. La Vieille, avec son teint cireux et ses mains qui tremblaient, n’était pas non plus au meilleur de sa forme comme quoi les Saintes peuvent aussi tomber malades. #justicepourtous. Du coup j’en ai profité pour lever à mon tour mon verre et remercier ma très très chère famille pour son accueil super super chaleureux et pour m’avoir permis de me recentrer sur l’essentiel, à savoir le fait que j’étais un gros malade mental mais que grâce au confinement, j’étais guéri. À présent je ne voyais plus le Mal partout brisant ainsi cette terrible malédiction qui courrait de Père en Fils. Applaudissements, tchin tchin, petite impro de nos amis les grillons. Pendant ce temps, mon Oncle sirotait sa mauresque tout en me fixant d’un drôle d’air. L’idée que mes grands-parents succombent dans la nuit et que je reste le dernier obstacle à un héritage familial m’a évidemment traversé l’esprit. 8 Mai Jour férié : je relis mon journal. Si quelqu’un tombait dessus je finirais ma Life dans un asile. #ImNotCrazy. 9 mai Reçu mon billet électronique OUIGO, signe que Mother est devenue méga-radine, sous l’influence probable et éminemment néfaste de son Amoureux. 10-11 mai Stéphane n’est plus revenu, ni en rêve ni en vrai. Dommage car c’était peut-être justement le moment pour repartir sur de bonnes bases. 12 mai Mes grands-parents sont à nouveau masqués et ils toussent comme des tuberculeux, de là à dire que le confinement ne servait à rien… #OnNousPrendPourDesCons. Hans de son côté abhorre une nouvelle banane en croco commandée sur Zalando. C’est d’ailleurs lui qui a pris le volant, « en route Olivier ». Une fois de plus je me suis endormi presque illico, bercé par le ron ron du moteur. À notre arrivée l’horloge de la gare affichait douze heure dix, soit presque trois quarts d’heure d’avance. « Nous attendrons avec toi » se sont empressés de dire les Vieux même si le cœur n’y était pas, je les sentais fourbus, harassés. Mon oncle ne manifestait guère plus d’enthousiasme alors j’ai répondu que je me débrouillerais parfaitement tout seul, et que j’en profiterais pour manger mon pan-bagnat et boire mon sirop d’orgeat. « Dans ce cas, rentre bien mon Petit. » Comme je suis un bon garçon je leur ai adressé un grand signe de la main tandis que leur voiture s’éloignait, ensuite je suis allé tout au bout du quai numéro 4, car #commeparhasard ma place se trouvait dans le dernier wagon. J’ai mangé mon pan-bagnat en plein cagnard, debout juste au niveau des toilettes publiques, bonjour l’ambiance. Bizarrement il n’y avait pas grand monde autour de moi, à part un type, assez jeune, genre jeune comme moi, assis un peu plus loin à même le bitume. 12 mai (final confrontation) Cher journal encore quelques mots avant de conclure en beauté ? Tu me croiras jamais mais le jeune mec assis c’est Stéphane. OMG. Je sais, je sais… mais puisque tu es le seul qui me croit j’en profite encore un peu. Les Autres, ceux qui tomberont peut-être un jour sur ce journal me traiteront sûrement de tous les noms. Ça faisait super plaisir en tout cas de le revoir détendu, souriant, hyper-attentif à ce que je lui disais – j’étais stressé et du coup je n’ai pas arrêté de le saouler. Quand j’ai voulu m’excuser, les yeux brillants et une grosse boule au fond de la gorge, il m’a coupé, et m’a demandé si je voulais vraiment rentrer chez moi, genre la question qu’il ne fallait SURTOUT pas me poser sans foutre le boxon dans ma tête. En même temps quelle alternative j’avais ? Stéphane m’a longuement considéré, comme s’il passait mon âme au scanner. « Celle de partir avec moi Olivier. » Quoi, Comment ? L’impression de recevoir une put*** de décharge électrique en plein cœur. Puis il m’a pris la main. Nouvelle décharge. Autour de nous, personne n’a relevé le fait que Stéphane, le fameux, le Grand, le Beau, etc., me tenait la main. « Tu n’as pas répondu à la question Olivier ! » J’ai voulu dire quelque chose mais la voix de la Dame de la SNCF a annoncé que le train à destination de l’Enfer entrait en gare, éloignez-vous de la bordure du quai s’il vous plaît. « Qu’est ce qu’on fait ? » a demandé Stéphane tout en fixant les rails. Pourquoi tu regardes les rails comme ça ? j’ai demandé à mon tour. Le soleil cognait tellement fort que j’ai cru que mon cerveau allait griller sur place. Stéphane, le regard toujours aimanté par les rails a rétorqué : « Parce que c’est le chemin le plus court et qu’on ne va pas y passer la journée. » Il avait raison car le train entrait effectivement en gare, pour une fois la Voix de la femme de la SNCF disait vrai. Un coup de sifflet a retenti. Stéphane a serré ma main plus fort encore. « Alors Olivier tu te décides ? »

Molly for ever / Violaine Ripoll

© Gérard Dubois


Toute une nuit, avec son mari, confinée. Fin de la journée du 16 juin 1904 Dublin


Monologue de Molly•Pénélope. Jeunesse, Gibraltar, amants, Irlande, mari, désirs, enfants, envies, dégoûts, jalousies, rêves, fantasmes. Plongée au cœur d’une voix féminine, Pénélope tisse sa toile en attendant Ulysse, Molly autour de son lit considérant le corps endormi de Leopold Bloom son mari (oui il est allé faire ça quelque part j’en suis persuadée à l’appétit qu’il montrait en tous cas), femme fontaine de mots, flot de pensées ponctuées par des oui, entre deux murmures•murs-murs intérieurs.


Molly, ce n’est pas tout à fait Pénélope, les amants en plus, un pêle-mêle versus le tête-bêche du lit conjugal.


voyous… pécheurs… vieux débauché… mufles tellement puants…quels menteurs ces hommes ils ont pas assez de leurs 20 poches pour y mettre leurs mensonges les hommes les hommes des tyrans comme toujours après ça ils rentrent chez bobonne, ils vous traitent comme de la merde

à moins que je me paie un joli garçon pour faire ça… je le troublerais un peu seule avec lui je lui laisserais voir mes jarretières les neuves et je le ferais rougir en le regardant me faire un jeune poète à mon âge un marin fraîchement débarqué ou bien un assassin n’importe qui


O c’est pas une affaire si c’est tout le mal qu’on aurait fait dans cette vallée de larmes


Confinée pour la nuit, la vie.

Oui

Dit-elle, à la fin :


oui et comment il m’a embrassée sous le mur des Maures et j’ai pensé bon autant lui qu’un autre et puis j’ai demandé avec mes yeux qu’il me demande encore oui et puis il m’a demandé si je voulais oui de dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je l’ai entouré de mes bras oui et je l’ai attiré tout contre moi comme ça il pouvait sentir tous mes seins mon odeur oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui.

Dix-sept chapitres au masculin, et James Joyce ponctue au féminin son dernier chapitre d’Ulysse, la Terre, Gaïa, huit longues phrases, le huit couché, l’infini. Le jour va se lever.


Molly, c’est Nora sa femme, Molly, c’est Pénélope, Molly, ce sont toutes les femmes, vues au travers de l’optique masculine de Joyce qui souffrait d’une mauvaise vue. Il écrit dans une lettre en 1921 : « Pénélope est une weib [femme, épouse en allemand] parfaitement saine, complète, amorale, fertilisable, déloyale, engageante, astucieuse, bornée, prudente, indifférente.» On accordera à Joyce la circonstance non atténuante de la place des femmes au dé/re•but du XXe.


Ulysse, c’est l’Homme monde à cerveau ouvert, les neu/nœuds•rones reliés, chaque pensée brute graphiée sans transformation, dans un rythme délirant, un agrandissement pantographique de la pensée humaine, comme César le fera de son pouce.


Joyce était-il fou ? Question qu’il s’était lui-même posée.


Jacques Lacan, qui avait rencontré Joyce avant d’être psychanalyste, a perçu dans ses livres, une trinité nouvelle, celle des nœuds borroméens : trois cercles reliés, si l’un lâche, les deux autres se séparent•sait-part aussi. Le réel, l’imaginaire et le symbolique, les trois cercles s’équilibrent•sait-qui-libre, toute notre psyché humaine en dépend.


L’équilibre intérieur de Joyce ne semblait tenir, pour Lacan, que parce que son égo s’est réalisé dans un travail acharné, mobilisant tout son cerveau dans l’ oeu(f)•vre littéraire, le tenant à l’abri•à-bris de la folie. Comme la canopée par dessus la forêt touffue•tout-fût.


La forme géométrique des nœuds borroméens a été reprise pour les cercles entremêlés du développement durable (le trio tiraillé•tire-aïe-hé environnement-social-économie), un qui flanche, tout se casse la figure.


Si Nora•Molly•Pénélope le lâche, tout lâche?


j’espère qu’on nous prépare quelque chose de mieux dans l’autre monde


Peu importe qui est allé farfouiller sous l’écaille d’un pangolin, l’aile d’une chauve-souris ou les griffes d’une civette. Mais il y est allé. et merde et merde et eux qui veulent tous voir une tache dans le lit pour être sûrs qu’ils t’ont eue vierge tout ça les préoccupe bande de crétins  

Oui 


Alors qui pour relire des séminaires, des romans, des œuvres, qui pour saisir le réel, imaginer un nouveau monde, le faire tenir bon avec d’autres (re)pères•paires ? Un autre équilibre•et-qui-libre sous la canopée devenue si fine.


Fin du livre, l’infini est devant nous.


À défaut•desfaux, laissons le dernier mot à Molly, je l’enfermerai en bas dans la cave à charbon pour qu’il y dorme avec les cancrelats.

Toutes les phrases en italique sont puisées en désordre dans le dernier chapitre d’Ulysse, James Joyces, dans une nouvelle traduction de Tiphaine Samoyault sous la direction de Jacques Aubert, Paris, Gallimard 2004, Folio 2013.

La Maison, scène 4: Le Chant qui rend fou / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

B fait signe à A et C de se taire.

B : écoutez !

A et C : quoi ?

B : ça a recommencé

A : le chant ?

B : oui

C : ah non, pas le chant

C se bouche les oreilles avec ses bras, il met très exactement ses coudes sur ses oreilles, et il gémit en même temps.

A : CHUT

B : oui, tais-toi

C : mais ça me rend fou

A : oh, n’exagère pas

B : il faut qu’on sache d’où ça vient

B se rapproche de la fenêtre.

B : moi je crois que ça vient de dehors

A : comment ça DEHORS ?

B : oui, ça vient des bêtes qui sont dehors

A : mais ça chante pas les bêtes

B : je sais, mais ça vient quand même des bêtes. Quand elles meurent.

A : tu veux dire à cause du mur ?

B : bah oui

A : mais on l’a jamais vu vraiment

B : quoi ?

A : les bêtes, quand elles meurent, on l’a jamais vu

B : je sais mais je crois quand même que c’est ça

C continue de se boucher les oreilles.

A : ça y est je crois que c’est fini

B : oui, on dirait que c’est passé

Ils font signe à C.

A : c’est bon, c’est fini

C : vous êtes sûrs ?

A : oui

C : je suis sûr que c’est à cause d’elle

A : mais non…

B : on t’a expliqué déjà, ça vient des bêtes à cornes

C : non, je vous crois pas, je sais que c’est elle

A : mais ça peut pas être elle puisque ça vient de dehors

C : justement

B : comment ça justement ?

C : ELLE, ça s’arrête pas à la maison

A : comment ça, ça s’arrête pas à la maison

C : oui, même ce qui est dehors elle le contrôle

A : mais tu délires

B : non vraiment, là tu exagères

C : c’est peut-être ce que vous croyez, mais je peux vous dire que non. Je n’exagère pas. Le chant c’est elle aussi. Et le mur. Et la mort des bêtes à cornes. Et la pluie qui mouille les herbes, chaque brin d’herbe, sans jamais toucher les escargots

A : comment ça sans jamais toucher les escargots ?

C : oui, parfaitement. Leurs antennes. La pluie ne les touche jamais !

B : mais comment tu le sais ?

C : je le sais c’est tout

A : et ce serait elle ?

C : oui

B : mais pourquoi ?

C : parce qu’elle veut tout maîtriser. Tout le temps. Même la pluie

A : Même la pluie ?

C : oui. Même la pluie !

B : CHUT, parlez pas trop fort, elle va nous entendre

C met sa main comme un bâillon devant sa bouche.

A : oui, il faut se disperser maintenant ! Sinon elle va revenir

B fait la même chose. Il se bâillonne avec ses mains, et commence de courir en rond dans la pièce.

C dans une sorte d’état panique, se met à hurler, « dispersons-nous, dispersons-nous … » et agite ses bras en tous sens comme s’il tentait de tuer une nuée de mouches invisibles.

À SUIVRE...

LA LITTÉRATURE D’APRÈS – Pour SOLÉNOÏDE de Mircea Cărtărescu – / Aurélien Delsaux

© Gérard Dubois

Je ne sais pas à quoi ressemblera « le monde d’après ». Sans doute au monde d’avant. Le monde est le monde, il est ce qu’en font les êtres humains. Il n’y aura de monde d’après que s’il y a des humains d’après, et qu’ils soient toujours des humains.

J’ai entendu, beaucoup, pour dire notre situation : La réalité dépasse la fiction. Ou : Dans un roman on n’y aurait pas cru.

Alors, ai-je pensé, c’est que la fiction, la fiction romanesque ne court plus assez vite. Qu’elle n’est plus assez forte. Plus assez musclée, pas assez tonique.

Peut-être parce qu’on ne la laisse pas assez souvent courir au grand air, qu’on ne la nourrit pas assez, qu’on ne croit plus trop à son avenir. Alors on l’a laissée se rabougrir.

Et ça a fait de la viande trop pauvre pour nos imaginations anthropophages. Et nos imaginations s’affaiblirent. Et nous restons prostrés face aux réalités neuves, quand elles se jettent sur nous.

*

Ceux qui plaident pour une littérature hyperréaliste — ceux qui ne jurent que par l’autofiction, la littérature du réel, le roman-enquête, le roman-témoignage : toutes formes qui, certes, n’ont pas empêché la littérature — sont désormais entrés dans la littérature d’avant (merci pour tout, et bon séjour dans les manuels scolaires).

Car une borne vient d’être placée. Cette borne est une cathédrale au nom d’appareil électromagnétique. SOLÉNOÏDE. Roman. De l’écrivain roumain Mircea Cărtărescu. Paru en français en 2019, aux éditions Noir sur Blanc, dans la magnifique traduction de Laure Hinckel.

*

Ça fait 40 ans qu’on appelle roman des histoires vraies. Que ces histoires soient bien écrites, publiées, c’est parfois formidable, parfois totalement inutile. Vous savez pourquoi on les a classées dans le genre fiction ? Parce que plus personne ne croyait à la vérité. Parce qu’on a cru que dès que quelqu’un ouvre la bouche et parle, ce ne peut pas être la vérité, puisque la vérité ça n’existe plus, ça n’est qu’une version de, alors on a dit C’est une fiction, et voilà, tout le monde est rassuré, les tribunaux sont plus tranquilles, et la vérité reste morte.

C’est un paradoxe, parce que dans les temps où l’on croit à la vérité — et ces temps sont autant derrière que devant nous — la fiction est un merveilleux chemin vers la vérité, le roman un merveilleux accessoire magique pour conduire les héros que nous sommes vers la vérité.

Pour remettre en route la foi en la vérité, il faut que nous inventions des histoires, encore et encore, et écrire des romans, toujours.

*

Sophie Divry, Denis Michelis et moi avions, dans une tribune de novembre 2018 (signée par treize autres autrices et auteurs), plaidé pour, « dans une époque monstrueuse », des « romans monstrueux » : demandant au récit de soi, ainsi qu’au roman-rétroviseur des fausses fictions en vrais costumes d’époque, de faire un peu de place au retour du bizarre, de l’inouï, de la fiction.

Nous ne plaidions pas pour nous-mêmes d’abord, pauvres jeunes écrivains incapables encore, et peut-être jamais, d’accoucher de ces monstres que nous rêvions de voir naître. Mais nous voulions indiquer une direction. Et même, dans l’atmosphère étouffante de ces modes répétitives, une issue de secours.

*

C’est vers cette issue de secours que Mircea Cărtărescu nous guide. Oh, on pourrait citer, pointant déjà la même voie, d’autres œuvres, d’autres noms : Vladimir Sorokine, Mo Yan, Roberto Bolaño, Ivan Viripaev au théâtre, tant d’autres. Mais Solénoïde qui vient de paraître en français est un tel sanctuaire à la gloire de la fiction ! D’une telle architecture ! D’une telle beauté !

Fiction : l’auteur n’aime peut-être pas autant que nous ce mot — qu’il nous pardonne. Mais s’il donne à son récit l’apparence du journal d’un autre, d’un double (écrivain raté, professeur médiocre, lecteur que le monde effraie) c’est pour mieux, par ce vieux chemin, communiquer à la vraie vie la puissance qu’il extrait de cet autre monde. Pour moi, ce grand-œuvre est une prodigieuse profession de foi dans la fiction : dans son pouvoir de changer la vie, de donner à qui lit l’énergie vitale de chercher le plan d’évasion de nos existences mortelles. De presser et tirer nos cœurs pour en extraire la vérité, comme un jus.

Il faut qu’on se repose ici un instant, devant cette borne, et avant de repartir, plier genou en terre.

*

Raconter Solénoïde ne servirait à rien, pas plus qu’on ne raconte Don Quichotte ni le Château sauf si on veut être sûr de ne rien en dire. Disons tout de même que notre professeur rassemble à la fois les preuves de son existence et les indices du plan qui lui permettra d’échapper à la « conspiration de la réalité ». Tout en disant les souffrances humaines, décrivant son quotidien sous Ceaușescu et ses souffrances physiques dans les cabinets médicaux, il nous entraîne dans des mondes cachés : dans les manifestations des piquetistes (secte d’opposants à la mort), dans le sous-sol fabuleux d’une usine où se rejoue et l’angoisse et la joie les plus hautes, dans le royaume des acariens. Porté sur les ailes de la fiction, sa quête de vérité l’entraînera à vaincre l’ange de la damnation : il redécouvrira l’amour, il reprendra place dans le cycle de la vie.

*

Le titre à lui seul est un manifeste : le livre que vous tenez dans vos mains est un roman autrement dit un solénoïde — attendez-vous à ce que les phrases s’enroulant en spirales dans votre esprit déchargent lentement en vous un puissant champ magnétique qui vous élèvera au plus profond de la vie, à l’intérieur de votre âme.

Au-delà de cette borne commence véritablement autre chose, un autre âge littéraire. Si dans quelque temps on lui cherche un nom, je propose de reprendre celui de surromantisme. C’est ici la littérature des êtres trop longtemps privés d’histoire et de vérité, et qui, dans un sursaut de survie, réactivent la monstrueuse et bénéfique puissance du roman, osant de nouveau entendre et faire entendre le rêve et la folie, et dire que cette vie a un sens, oui, que l’humanité et la vie valent mieux que le néant.

*

Je te jure qu’il n’est aujourd’hui meilleur compagnon de voyage que ce monstre-là, pour affronter l’autre, le réel, et ses serviteurs zélés qui ne veulent que nous faire crever de surprise et de peur.

*

Non, n’aie pas peur. Prends, lis.

forêt fiction / Aurélien Delsaux

© Gérard Dubois

Pour Sophie Divry et Denis Michelis comme pour Adrien Blouet, Arianne Monnier, Thomas Flahaut mais aussi pour Giosue Calaciura, Mircea Cartarescu, Vladimir Sorokine.

sciant du bois ce me disais pensant à vous :

nous sommes les gardiens de ta forêt fiction

nous écoutons tes arbres qui dansent les hommes

nous recueillons à leur écorce douce ou rude

de muettes caresses d’avant le papier

d’avant tous les travaux d’avant toute journée

pour qu’encore dans dix mille ans après la mort

dans la plaine réelle on raconte les monts

sommets imaginaires glaciers noirs prés bleus

aux cabanes cachées qui protègent les cœurs

et les yeux de l’outrage atroce d’être rien

et vous hommes du jour qui est déjà levez

vos cimes puisque vos racines se rejoignent

puisque vos fruits ont des oreilles que l’histoire

est nourriture pour vos feuilles la lumière

cette pluie que tapis à votre ombre disons

ÉCRITURE / Goran Petrović

© Gérard Dubois

Un jour, quand j’étais enfant, mes parents m’ont emmené à la campagne pour rendre visite à des amis. On m’a demandé si j’avais envie de monter à cheval. Avant que j’aie eu le temps de répondre, on avait décidé pour moi, j’ai été soulevé et installé sur le dos du noble animal, où une couverture négligemment jetée faisait office de selle. C’est peu dire que j’ai eu peur. Pas seulement parce que je me suis trouvé si haut perché, mais parce que je sentais la puissance de ma monture, la vigueur de son corps harmonieux, ses muscles qui jouaient sur ses flancs et ses cuisses. Notre hôte tenait la longe, mais le cheval a piaffé plusieurs fois, la vapeur s’exhalait de ses naseaux, il a agité la tête, secoué sa crinière et henni comme s’il n’était pas sûr de devoir supporter un cavalier si indigne. Je brûlais d’impatience que l’on me pose par terre.

Parfois, quand j’écris, j’ai l’impression de monter un cheval dont je ne suis pas digne. J’ai la sensation d’y dodeliner, de passer du trot au galop, de foncer sur d’insoupçonnables étendues, en m’imprégnant de la force d’un tout autre corps que le mien… Je jouis de cette sensation. Mais, en même temps, je ne cesse d’avoir peur que ce coursier – le texte que j’écris – me désarçonne si l’envie lui en prend. Car que suis-je, moi, l’indigne, comparé à ce sur quoi j’essaie d’écrire, comparé à la puissance de la langue, qui nous semble domptée, mais qui est capable, en se cabrant une seule fois, de laisser son cavalier sur le bord du chemin ?

Parfois, quand j’écris, j’ai l’impression de naviguer. Pas vraiment comme un capitaine ou un matelot, mais plutôt comme un passager qui ne sait pas très bien où se trouve son port de destination, son amarrage, son débarcadère. Vue de loin, l’embarcation ressemble à une coquille, mais de près on se rend compte de son tirant d’eau, de la multitude de plans qu’il a fallu dessiner pour la construire, de la quantité de plaques d’acier qu’il a fallu souder les unes aux autres, du nombre invraisemblable de rivets utilisés, du gigantisme du nuage de fumée que crache sa cheminée, de la fureur du grondement que pousse la chaîne de son ancre… Le navire est grand, les ponts y sont comme des maisons empilées les unes sur les autres, mais, au large, il semble être de papier plié. Il résonne, tout bruissement ou grincement se répercute d’un compartiment à l’autre, ses cales peuvent recevoir d’incroyables profusions de toutes sortes de choses, mais en pleine mer il semble fait d’un bout de papier tout juste assez grand pour contenir un mot ou deux, une phrase peut-être. Considéré de près ou de loin, le voyage en bateau ressemble à l’écriture.

Parfois, quand j’écris, j’ai l’impression de voler. Certes pas en avion, je ne suis pas fou à ce point, je sais que je ne sais pas piloter. J’ai la sensation de voler parce que je suis attaché à des fils que tire la volée de portes blanches à deux vantaux d’un hôpital où j’ai séjourné, enfant. Oui, ces portes animées me tirent comme un vol d’oiseaux aux ailes battantes. Je vole tiré par les chaînes lestées de boulets de nos jours noirs, boulets que normalement je ne serais pas capable de soulever seul, ni même de remuer d’un pouce. Je vole comme si j’étais sur notre tapis de l’autre bout du monde, du Mexique, au motif dit « rivières et montagnes ». Je vole comme les quelques feuilles de papier où j’ai écris une histoire, et que je fais tomber de mon bureau, puis remets à leur place, et ce plusieurs fois de suite, en imaginant apprendre ainsi à mon histoire comment voler.

Parfois, quand j’écris, j’ai l’impression d’être trop vissé à mon siège. De n’avoir pas bougé depuis des heures, des jours, de ne me lever que par nécessité, juste pour m’étirer, aller chercher du café ou un paquet de cigarettes, passer de Savall à Mozart, ouvrir – deux ou trois fois par semaine – la porte au facteur, me rendre – une fois par an – chez mon ophtalmo… Oui, quand j’écris, j’ai l’impression d’être trop assis, depuis trop longtemps. Mais, ce qui me console, c’est que je sais très bien qu’en fait je chevauche, navigue et apprends à voler.

Traduit du serbe par Gojko Lukić

Nouvelles de Belgrade – haut les masques, bas les masques ! / Svetislav Basara

© Gérard Dubois

27 avril 2020

Si les gens n’en tombaient massivement malades, ou du moins s’ils n’en mourraient pas, il faudrait élever à ce virus un monument grandeur nature.

En collant de force le masque chirurgical sur nos visages, la Covid-19 en a rapidement fait tomber tous les autres.

Et puisque nous en sommes aux masques, quand, il y a quelques années, on polémiquait pour savoir s’il fallait dans nos sociétés modernes permettre aux femmes musulmanes de couvrir leur visage, votre serviteur avait « pris position » : il fallait non seulement le leur permettre, mais aussi contraindre par la loi les non-musulmans, les hommes y compris, à se voiler la face. Et ma prophétie s’est réalisée. Nous portons tous le niqab.

Voici comment j’ai « argumenté » ma position : il est absurde de couvrir nos postérieurs et d’exhiber en même temps nos visages – miroirs de nos âmes – à la vue des curieux, si ce n’est des malveillants. Cette épidémie a cependant montré que nombreux étaient ceux qui à la place d’un visage, d’une honnête face, avaient un cul. Le machiavélisme épidémiologique, de concert avec le machiavélisme des chaumières, a fait que des sommités médicales, d’éminents docteurs et professeurs, se retrouvent sur le même podium, pour ainsi dire cul et chemise, avec des charlatans, des guérisseurs, des ténors de la presse jaune et des chaînes de télé diffuseuses de gadouille saupoudrée de paillettes et inféodées au pouvoir.

La confiance plébiscitaire accordée à cette équipe, avec à sa tête Antivirus Maximus1, a conduit les Serbes vers une situation qui, par chance, ne s’est pas produite, mais qui aurait bien pu se produire. Il n’est d’ailleurs pas tout à fait exclu qu’elle se produise si, par malheur, les choses devaient mal tourner.

Si Antivirus Maximus avait demandé à l’équipe susmentionnée, autrement dit à son état-major de crise, de recommander à la nation, comme meilleure mesure de protection contre la Covid-19, que l’on s’enduise de merde de la tête aux pieds, puis si – surprise ! – il avait approuvé cette « recommandation », les choses se seraient déroulées de la manière suivante.

À peu près les 35% de la population se seraient aussitôt enduits de merde de la tête aux pieds ; les 35% suivants auraient fait de même pour ne pas se distinguer des premiers ; les 22% suivants se seraient enduits de merde tout en se lamentant : « Vous voyez ce que Maximus nous inflige encore, il nous force à nous couvrir de merde », et les 8% restants ne se seraient enduits de rien et auraient continué de faire ce qu’ils font déjà : observer, depuis leur coin à la lisière de l’illégalité civique, la route sinueuse de cette nef des fous.

Les premiers 35%, c’est le noyau dur du Parti progressiste serbe, celui de Maximus, et ses sympathisants ; les 35% suivants, c’est le troupeau des écervelés qui, par peur de se démarquer des premiers, imite toutes les folies du noyau dur ; les 22%, c’est la prétendue élite urbaine de la prétendue « Serbie alternative », et enfin les 8%, ce sont des personnalités libres. Que ce nombre à un chiffre ne vous trompe pas : c’est un pourcentage extrêmement élevé.

Voyons, pour finir, où nous en sommes avec le dernier jeu de dupes auquel se livre notre gouvernement. En effet, à l’aube de la pandémie, le management étatique a promis à tous les citoyens majeurs une « aide » de cent euros, puis il a changé d’idée et a fait savoir que nos nababs transitionnels auront la possibilité de refuser ladite aide. Je ne sais pas si je vaux un nabab, mais je refuse catégoriquement les cent euros et fais savoir au ministre des Finances, cet ex-docteur ès sciences économiques2 : mes ex-cent euros, mettez-vous-les où je pense, bien profond, et gardez en ce lieu sûr ces deniers blancs pour les jours noirs.

1 Allusion au président de la république de Serbie. (NdT)

2 Le doctorat du ministre des Finances serbe est contesté pour plagiat. (NdT)

Traduit du serbe par Gojko Lukić.

La Maison, scène 3 : La fumée blanche / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Le narrateur :

Maintenant, nous sommes à l’extérieur de la maison. Dans une ruelle.

Un homme et une femme parlent.

Ce sont les voisins.

Jacqueline : t’as vu, ils ont fait du feu aujourd’hui

Gérard : oui, j’ai vu ça

Jacqueline : là, ça ne fume plus, mais ce matin, il y avait de la fumée qui sortait de la cheminée

Gérard : elle était blanche ?

Jacqueline : la fumée ?

Gérard : oui, la fumée. Elle était blanche ?

Jacqueline : oui, elle était blanche. Pourquoi ?

Gérard : je ne sais pas. Parfois elle n’est pas blanche

Jacqueline : et tu crois que ça signifie quelque chose ?

Gérard : je ne sais pas, peut-être

Jacqueline : en tout cas ça veut dire qu’ils sont vivants

Gérard : ou qu’il en reste au moins un de vivant

Le narrateur :

L’homme et la femme se taisent. Ils marchent en silence sans se regarder. On ne sait pas à quoi ils pensent.

Jacqueline : ils étaient combien déjà ?

Gérard : Cinq. Ils étaient cinq

Jacqueline : tu es sûr ?

Gérard : Certain. Je les ai vus distinctement le jour où ils sont arrivés dans la maison. Je m’en souviens encore. C’était un jour d’hiver. Il faisait froid. Les arbres n’étaient pas blancs, il n’avait pas neigé, mais tout semblait givré. Le paysage entier semblait givré, comme ralenti. Les arbres, les herbes, les fossés, les maisons, la fumée même qui sortait des maisons. Tout semblait froid et raide. Au bord de s’arrêter. Et ils sont passés

Jacqueline ne dit rien mais l’invite à poursuivre.

Leur voiture est passée. Elle était bleue. Ils étaient dedans. J’ai vu la voiture qui traversait le village

[silence]

Jacqueline : et après ?

Gérard : quoi « après » ?

Jacqueline : oui, que s’est-il passé « après » ?

Gérard : après, ils se sont arrêtés. La voiture s’est arrêtée. Devant la maison. Au pied de la maison, on pourrait dire. Devant la porte d’entrée. Et il sont sortis du véhicule. Tous. Les cinq

Jacqueline: tu les as vu ?

Gérard : oui je les ai vus

Jacqueline : et après ?

Gérard : après RIEN

Jacqueline : comment ça rien ?

Gérard : comme je te dis. RIEN. Après, il ne s’est rien passé

Jacqueline : RIEN ?

Gérard : non, RIEN. Je ne les ai plus jamais vus. Personne ne les a plus jamais vus. Comme s’ils avaient disparus. Comme s’ils n’existaient pas vraiment et que j’avais rêvé leur arrivée dans le village, ce jour d’hiver

Jacqueline : mais pourtant tu sais bien que non

Gérard : oui, je sais bien que non. Mais quand même. À part la fumée qui sort de la cheminée de temps en temps, il ne se passe rien. On les voit pas. On les entend pas. Avoue que c’est troublant

Jacqueline : tu veux dire que tu doutes ?

Gérard : non, je ne doute pas de ce que j’ai vu, mais c’est troublant

Le narrateur :

Jacqueline ne sait pas quoi répondre à Gérard.

Elle regarde à nouveau en direction de la maison.

Jacqueline : tiens ça y est, de la fumée sort à nouveau de leur cheminée

Gérard : elle est blanche ?

Jacqueline : oui, elle est blanche

Gérard : ah !?

[Comme s’il était étonné. Comme si blanche n’était pas la couleur attendue.]

À SUIVRE

Mais le printemps (la vérité) / Aurélien Delsaux

© Gérard Dubois

Dans cette situation, il n’y a rien de bien, rien de souhaitable, mais le printemps.

Deux mois bientôt, non j’exagère, un mois et demi, je ne sais plus le temps, j’ai un rapport troublé au temps. Je rêve moins intensément qu’au début. Mais le jour quand je vis je crois que je rêve. Les enfants sont en vacances, ils ne reçoivent plus de cours sur leurs écrans, on a relâché nos horaires. Ça va. Franchement, ça va. On a du rosé au frais.

Ce qui m’inquiète : il ne pleut pas, il n’a presque pas plu depuis deux mois, voilà ce qui m’inquiète. Si ça continue, ce sera terrible. Une catastrophe en cache une autre. Ça m’inquiète. Est-ce que ce sera toujours comme ça maintenant ? Des catastrophes gigognes ? Et c’est nous qui, au fur et à mesure, deviendrons de plus en plus minuscules ?

Nous ne sommes pas enfermés dans un petit appartement, nous sommes cinq, il y a aussi le chat, la chouette, les lézards, le hérisson qui se cache, tous les oiseaux. Le coucou a chanté pour la première fois le 4 avril. Je ne l’ai pas noté, je m’en souviens, c’est l’anniversaire de ma sœur. Depuis trois jours les grillons sont sortis de leur trou.

On s’en fout, mon pauvre, mais alors qu’est-ce qu’on s’en fout. Tu as vu la situation ? Est-ce que tu te crois à la hauteur de la situation ? Tu guéris qui ? Personne. Tu nourris qui ? Personne. Tu libères qui ? Personne. Tu sers à pas grand-chose, presque à rien. Ta sœur, les oiseaux, ton chat, tes gosses, on s’en fout. Tu y penses, aux malheureux enfermés chez eux, sans jardin, dans trois petites pièces ? Depuis des semaines et des semaines et jusqu’à —

Mais c’est le printemps, merde : joie. Merde, merde, merde : joie ! Joie, ça doit être normalement, non ? Le printemps pile à l’heure, ponctuel à notre rendez-vous. Ce sang blanc, frais, parfumé qui monte aux arbres. Les herbes qui se dressent. Les cerisiers comme des mariées. Le muguet qui fait tinter silencieusement le bonheur. Prenez, c’est pour tous.

Non, vous ne pouvez pas, je sais, vous êtes trop loin, vous n’y êtes pas, je sais, je sais bien.

Faut-il demander pardon ?

Début février quand le printemps sembla débarquer trop en avance, qu’il faisait 25, je n’arrivais pas à m’en réjouir, je me disais Même le printemps on nous l’a volé, le monde de l’argent et de la technique nous l’a volé, les hommes qui font tourner le monde de l’argent et de la technique nous ont volés. Voir les violettes fleurir, moi qui comme vous aime tant les violettes, sentir cette odeur qui rend amoureux, me rendait triste. Les premières fleurs maintenant donneront le cafard et on verra avec angoisse le premier soleil nous réchauffer.

Mais là. Mais maintenant. Le printemps. À l’heure. Et je ne peux pas non plus me réjouir tout à fait. Ou plutôt : le bonheur vient, et d’un coup se fane.

La beauté, la simple beauté qui rend malheureux. C’est à cela qu’il faut arriver ?

Non mais au lieu qui dit ta place. Conserve-le en toi ce lieu. Ouvre, je dis !

Qui voudrait d’un jardin qu’on ne peut partager ? Quel roi assez stupide ?

Allons, sois heureux, ça ne rendra pas les autres plus malheureux que tu sois heureux, ça pourra même les rendre moins malheureux. De loin, oui. En rêve, oui. Si tu leur dis, un peu, oui.

Que la nature si bonne et si généreuse soit devenue un luxe, scandale de nos scandales. C’est si bon d’habiter le monde, c’est si réconfortant quand tout d’un coup : la nature, la vie, là, là, ça va aller, elle est là, avec nous. Même dans la guerre, même dans la cour de la prison : qui sait voir le brin d’herbe est sauvé. Et ça il faudrait le taire, et ça, le brin d’herbe, ils veulent aussi nous l’arracher ? Et alors, quoi ? Toutes les métaphores avec ? Le rossignol qui chante jour et nuit ? Et aussi le rouge-gorge qui tout d’un coup quand on croit que tout est fini, etc. ?

Chante, rossignol, chante, toi qui as le cœur gai !

Ah, ça non, ma chanson, ma petite chanson, vous ne l’aurez pas, vous ne l’empêcherez pas, vous ne me l’arracherez pas, ah ma petite chanson, ça non. Non.

Je suis prêt pour le caprice.

Refaites-vous des yeux pour voir, façonne mon nez pour que je sente, mes mains pour les caresses, les oreilles pour tous les bruits, tous les chants. Vous viendrez vous promener, d’accord ? Nous marcherons ensemble, tranquilles, dans la forêt, d’accord ? Nous laisserons les soucis d’hier qui nous accaparaient pour rien, les voleurs d’hier nous les laisserons, et si vous voulez, en secret, nous nous donnerons la main.

La vérité me manque comme une amie qu’il y a longtemps, dans l’enfance, nous avions tous en commun, et qui secrètement rassemblait nos cœurs. Vous en souvenez-vous ? Ah oui, toi aussi tu la connaissais, ah oui toi non plus tu ne sais pas son nom, ah oui c’est notre amie anonyme et commune. La vérité me manque, je la vois dans mes rêves, comme je vois les amis sur les écrans, mais je ne peux pas les toucher, mais je ne peux pas leur donner une bise, les serrer dans mes bras, je ne peux pas serrer leurs mains, leurs visages sont comme de faux visages, sans chaleur, sans parfum, oh que j’aimerais devant tout le monde embrasser la vérité sur la bouche.

La Maison, scène 2: Le silence des carpes / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Le narrateur :

Nous sommes dans la même pièce, mais un autre jour. Ou à un moment différent de la journée, plus tard peut-être. En tout cas, comme si les deux scènes n’avaient rien à voir. N’étaient pas reliées l’une à l’autre. Ce qui est vrai d’une certaine façon.

(A)  prend à nouveau la parole.

On ne sait toujours pas à qui il s’adresse – à un témoin imaginaire peut-être.

A : la dame qui habite le maison, elle veut pas qu’on fasse de bruit

B : elle veut qu’on se taise

A : TOUT LE TEMPS

B : oui, tout le temps

A : elle veut qu’on fasse que du SILENCE avec nos bouches

B : pas de bruit, aucun bruit

A : « Silence», elle dit

B : alors on se tait

A : on ouvre la bouche mais y’a aucun son qui en sort

B : ça fait comme ça

B ouvre la bouche sans émettre aucun son

A l’imite bientôt

A : comme si on était des carpes

Des carpes sorties de la mare, mais elles font comme si elles y étaient encore, comme si elles s’étaient rendues compte de rien – qu’elles s’étaient pas rendues compte –

B (poursuit le récit de A) : – que la mare avait été vidée et qu’il n’y avait plus d’eau à l’intérieur –

A (poursuit le récit de B) : – qu’il restait seulement des cadavres au fond de la mare : des mulots, des chouettes, des vieux guidons de bicyclettes, des poupées en plastique

B (poursuit le récit de A) : comme si l’eau de la mare se trouvait au dehors, là où elles étaient les carpes, alors qu’y a plus d’eau nulle part, ni dans la mare, et encore moins dans l’air, là où elles se trouvent, les carpes

A : tout le monde le sait, mais les carpes elle s’en rendent pas compte

B : elles continuent d’ouvrir la bouche comme si elles étaient dans l’eau

A : comme nous

B : quand on ouvre la bouche sans rien dire

A : parce que la dame elle veut pas en entendre parler

B : « pas un mot », elle dit ; « je veux pas entendre un mot »

C qui écoute A et B mime avec son index posé sur la bouche ce « pas un mot », cette exigence impérieuse de silence que réclame la dame dès qu’elle entre dans la pièce

A qui imite la dame : « parce que si j’entends un mot qui dépasse, je vous préviens que ça va barder »

B qui imite la dame : « ça va chauffer pour vos matricules »

C imite tout à tour la dame [avec son exigence impérieuse de silence] et A et B articulant du silence comme des carpes

A : alors on se tait

B : on fait semblant de rien dire

A : mais c’est faux, en fait

B : on parle quand même, mais c’est juste que personne ne l’entend

A : comme ça y’a que NOUS qui le savons

C poursuit son imitation des carpes qui parlent en silence

B : la dame, elle peut pas du tout deviner ce qu’on dit

A : parce que NOUS on parle EN SILENCE

B : si la dame devinait ce qu’on dit, on serait puni

A : puni sévèrement même

B : mais c’est pas ça qui se passe

A : on n’est pas punis

B : on le saurait si on était punis

A : on s’en rendrait compte

C – qui n’entre pas dans la conversation entre A et B mais poursuit son propre raisonnement – se dit à lui même sans articuler un mot :

« peut-être qu’on a parlé fort un jour sans s’en rendre compte, et que la dame elle a tout entendu ; elle a tout entendu et que c’est pour ça qu’on est enfermés depuis »

A qui semble avoir entendu ce que C vient de se dire à lui même (en silence) poursuit la conversation avec B qui lui aussi a entendu ce que C a dit en silence :

A : MAIS on sait pas si on est enfermés

B : comment ça ?

A : OK, on sort pas de la maison, mais on a jamais essayé non plus

B : mais quand même

A : quoi, « quand même »?

B : quand même, moi je crois qu’on est enfermés

A : tu crois qu’on est enfermés ?

B : oui, je le crois

A en direction de

A : et toi ? Tu crois aussi qu’on est enfermés ?

C : moi, je suis trop petit

A : trop petit pour quoi ?

C : pour savoir

A : alors, pourquoi tu dis « peut-être qu’on a parlé fort un jour sans s’en rendre compte, et que la dame elle a tout entendu ; elle a tout entendu et que c’est pour ça qu’on est enfermés depuis »

C : je sais pas

C se met à pleurer.

A et B tentent de le consoler, puis ils se dirigent vers la fenêtre de la pièce. Ils collent leur nez aux vitres et regardent le mur qui entoure la maison

Le narrateur :

Nous ne savons pas ce qu’ils voient.

à suivre

La Maison, scène 1: La mort des bêtes à cornes / Stéphanie Chaillou

© Gérard Dubois

Les 3 enfants :
A
B
C


Les voisins :
Gérard
Jacqueline

Le narrateur :
À l’intérieur d’une maison aux volets clos, des enfants parlent. Ils sont trois. Deux ont entre 9 et 10 ans. Le dernier [le plus petit] a la taille d’un enfant de 5 ans.

L’un des enfants (A) prend la parole.
On ne sait pas vraiment à qui il s’adresse.
Si c’est aux autres enfants qui sont avec lui ou à une personne invisible qui se tiendrait avec eux dans la pièce. Une présence imaginaire.

A : Depuis des années, on est dans la maison. Peut-être qu’on est enfermés. On sait pas. La seule chose qu’on sait, c’est qu’il ne faut pas aller dehors
L’autre enfant (B) reprend : non, il ne faut pas aller dehors
A : parce que dehors il y a des choses, on connaît pas leurs noms
B : des choses avec des cornes et on sait pas même pas comment elles s’appellent
A : oui, des choses avec des grandes cornes qui courent
B : et on sait jamais si elles vont s’arrêter
A : ou si elles vont foncer dans le mur
B : le mur en pierre qui borde la maison
A : un mur exprès pour qu’elles puissent pas sortir
B : oui, exprès pour ça
A : alors nous, on les regarde
B : foncer vers le mur
A : voir si elles freinent à temps
B : ou trop tard – si elles freinent trop tard
A : mais on voit jamais la fin
B : non, on voit jamais la fin

C s’étonne d’une chose qu’il sait pourtant, comme s’il l’avait oubliée
C : pourquoi on voit jamais la fin ?

A : parce qu’on ferme les yeux
B : on met nos mains sur nos yeux et alors, on voit que du noir

les 2 enfants A et B font le geste de mettre leurs mains sur leurs yeux

L’enfant C fait lui aussi le geste de se mettre les 2 mains sur les yeux
C : c’est tout noir

A : on les entend pas non plus
B : parce que les fenêtres de la maison sont fermées

A : oui, parce que dehors, en plus des choses avec des cornes, il y a des choses qui sentent pas bon
B : qui sentent l’œuf pourri
A : ou le purin
B : le purin de vache
A : le purin de vache pourri, hihihi (il ricane)
B : c’est pour ça que NOUS on reste à l’intérieur

C comme s’il énonçait une vérité ou un principe indubitable : NOUS, ON RESTE TOUJOURS À L’INTÉRIEUR

A : parce qu’à l’intérieur la dame dit qu’on est protégés
B : qu’il ne peut rien nous arriver
A : alors que dehors c’est dangereux

C : dangereux comment ?

A : dangereux comme si c’était la guerre
B : la guerre avec des armes à feu

C : comme ça ?
Et il fait le geste de viser et de tirer sur une cible, avec des bruits des balles qu’il fait avec sa bouche « pan pan pan »

A : oui, comme ça.
Ça tire de partout et nous on doit éviter les balles
B : alors on se bouche les oreilles et on court le plus vite possible

les enfants A et B courent en tous sens en se bouchant les oreilles

C : « tatatatattatkkk »

il imite un bruit de mitraillette ; il vise A et B qui courent

A : on court comme si on allait mourir
B : mais on veut pas mourir
A : alors on court le plus vite qu’on peut
B : pour pas mourir

C : parce que NOUS on veut pas mourir. On veut pas mourir. On veut pas mourir.

L’enfant C court à toute vitesse avec A et B

à suivre

Dialogue fictif avec mes amis imaginaires 1 : les neurones / Sophie Divry

© Gérard Dubois

NEURONE 1 : C’est pas possible, c’est pas possible…

NEURONE 2 : Je suis sidérée.

NEURONE 3 : J’arrive pas y croire.

NEURONE 4 : Je suis sous le choc.

NEURONE 5 : Mon niveau baisse.

NEURONE 6 : Je digère les informations

NEURONE 7 : Je me traîne.

NEURONE 8 : Je ne transmets plus rien.

NEURONE 9 : Moi non plus.

NEURONE 10 : Moi je lis.

TOUS LES AUTRES NEURONES : AH BON ?

NEURONE 10 : Eh oui. Depuis hier, j’arrive à relire.

TOUS LES AUTRES NEURONES : Ça alors ! Et tu lis quoi ?

NEURONE 10 : Hum. Une autobiographie de Jérôme Kerviel…

TOUS LES AUTRES NEURONES : AH ! AH ! AH ! (rires des neurones) [Libre interprétation du metteur en scène imaginaire.]

NEURONE 2 : Ah ouais, d’accord. Il y a un mois, on lisait Mircea Cartarescu et H.G. Wells, et là tu lis l’autobiographie de Jérôme Kerviel….

NEURONE 5 : Le niveau baisse, je le disais récemment.

NEURONE 8 : À ce niveau de concentration-là, moi aussi je peux lire.

NEURONE 10 : Pas la peine de se moquer de ma transmission, hein. J’ai vu ce bouquin dans une boîte à livres dans le quartier. Et comme vous m’aviez toutes laissée tomber, eh bien, je l’ai désinfecté et j’ai commencé.

PETITE NEURONE (toute excitée) : Maman, c’est qui Jérôme Kerviel ? C’est qui ?

NEURONE 6 (en colère) : D’où elle vient, celle-là ?

NEURONE 1 : Qui est capable d’engendrer de nouvelles neurones par un temps pareil ?

NEURONE 2 : Oui, zut alors. On ne peut même plus se décérébrer tranquillement…

NEURONE 9 : Pardon, elle est à moi. Petite neurone): Jérôme Kerviel c’est un trader, ma chérie. Il a joué et perdu des milliards d’euros en Bourse et cela a beaucoup fait parler il y a quelques années, il y a eu un procès et tout, et donc on a fait un livre sur lui.

PETITE NEURONE (toute excitée) : Mais pourquoi ça vous fait rire ?

NEURONE 9 : Eh bien, hum, parce que ce n’est pas le genre de livre que nous lisions dans le passé…

NEURONE 3 : Ça, c’est clair !

NEURONE 4 : Tu nous avais habitué à mieux.

NEURONE 10 : Pardon, mais je fais ce que je peux. Je suis seule dans ma synapse, alors je conduis doucement… Et puis, vous êtes obtus, ce n’est pas si inintéressant…

NEURONE 1, NEURONE 4, NEURONE 5, NEURONE 7, NEURONE 9 : Hu Hu(moue ironique de neurones à passé intellectuel un peu snob).

NEURONE 10 (plus fort) : Ah, c’est votre faute après tout ! Faudrait recommencer à vous ré-exciter un peu les copines ! Ça fait trente-trois jours maintenant, vous pouvez pas rester comme ça à vous regarder le plafond crânien. Faudra se remettre à se connecter un peu. Un peu d’effort ! Il faut lire !

NEURONE 7 : Je voudrais bien, mais je me traîne.

NEURONE 8 : Je ne transmets plus rien.

NEURONE 1 : Je n’y arriverai pas.

NEURONE 10 : Mais si ! On commence par un truc simple, des nouvelles fantastiques si vous voulez. Et puis après, un roman policier…

NEURONE 2 (à Neurone 3) : Y’a quoi ce soir, sur Netflix ?

NEURONE 3 : Un film italien je crois.

NEURONE 4 : Ah bon, en VO et tout ?

NEURONE 3 : Oui.

 NEURONE 5 : Moi je préfère les séries américaines.

NEURONE 4 : J’ai pas envie de me taper des sous-titres ce soir. J’ai pas l’influx.

NEURONE 2 : Ça vaut mieux que lire en tout cas.

NEURONE 10 : Hey ! Vous m’écoutez ?

TOUS LES AUTRES NEURONES : Non.

NEURONE 10 : Pourquoi ?

NEURONE 2 : Parce que tu n’as pas activé le circuit de la récompense.

NEURONE 10 : Mais je ne peux pas l’activer ! (triste) On ne peut même plus prendre un bain à la piscine !

PETITE NEURONE : C’est quoi une piscine ?

NEURONE 9 : Un truc du passé.

NEURONE 4 : Tu nous saoules avec tes exigences culturelles, Neurone 9, laisse-nous dans nos basses impulsions, ça nous va très bien, on confine.

NEURONE 5 : On ne lira pas !

NEURONE 3 : Ouais, on est en grève.

TOUS LES AUTRES NEURONES (plus fort mais sans excitation ) : On est en grève ! En grève ! En grève ! En grève !

PETITE NEURONE : Maman, c’est quoi une grève ?

NEURONE 6 (en colère) : Ta gueule, toi, va jouer avec la prise électrique !

NEURONE 9 : Oh ! On ne parle pas comme ça aux jeunes neurones. Elles sont notre avenir.

NEURONE 6 : Notre avenir, je l’emmerde ! No future !

NEURONE 9 : Viens ma chérie, on s’en va.

(Choquée, Neurone 9 sort avec Petite Neurone.)

NEURONE 10 : Je vois qu’il n’y a rien à tirer de votre contact. Je me retire dans mon hippocampe.

(Neurone 10 sort.)

NEURONE 6 : Ouais, c’est ça barre-toi !! Va lire ton livre pourri ! C’est la FIN du MONDE !

NEURONE 1 : C’est pas possible, c’est pas possible…

NEURONE 6 (en roue libre) : C’est la FIN du MONDE !

NEURONE 2 : Je suis sidérée….

NEURONE 3 : J’arrive pas y croire…

NEURONE 4 : Je suis sous le choc…

NEURONE 5 : Hum, et pour le film italien en VO, vous êtes sûres qu’on ne peut pas faire quelque chose ?

La Montagne / Jon Atli Jonasson

© Gérard Dubois

Lorsqu’il s’agit d’escalader des montagnes, je suis deux règles.

Je ne peux pas prétendre en être l’auteur, ni les avoir découvertes.

Elles m’ont été transmises.

Par d’autres grimpeurs.

Certains d’entre eux y vont toujours fort.

D’autres se reposent.

Règle numéro un : n’arrête jamais de marcher.

Tu peux marcher vite.

Tu peux marcher lentement.

Mais ne t’arrête jamais.

Règle numéro deux : la montagne te montre qui tu es.

À présent je cours dans les bois.

Près de la maison.

Le long du ruisseau.

Sur les collines.

Avec le chien.

Il n’y a pas de montagnes ici.

Puis je prends le petit-déjeuner.

Avec l’enfant.

Avec ma femme.

La télé en arrière-plan.

Sur l’Ipad, le décompte des morts du Corona.

Des bulles rouges de différentes tailles sur une mappemonde.

Je ne cesse de rafraîchir la page.

Le matin a plus de sens si je fais jouer du Bach.

Je me tiens près de la fenêtre.

Je compte les gens.

Pendant un moment.

Le bureau m’attend.

Avec clavier et vue sur un mur de briques.

Et l’horloge Kienzle Quartz World trouvée, il y a des années, dans un centre de recyclage.

Sur le cadran, les pays du monde.

Les aiguilles bougent lentement.

Ne s’arrêtent jamais.

La nuit tombe.

L’enfant prend un bain.

Avec un canard en caoutchouc et des bulles.

Chaque jour est fait de minuscules bulles vouées à éclater.

J’allume une bougie.

Mets un truc facile.

Nina Simone.

Nous dînons.

Un truc simple.

Un truc chaud.

J’entends des hélicoptères au loin.

Il y a un hôpital à côté.

Puis ça s’arrête.

L’enfant proteste.

Mais on se couche quand même.

Je ne mets pas d’alarme.

Les mathématiques du risque ne me laisseront pas dormir.

Continue à avancer.

La montagne murmure.

Ne t’arrête jamais.

Traduit de l’anglais par Olivier Pratte.


When climbing mountains I follow two rules.

I can’t say I made or discovered them myself.

They were handed down to me.

From other climbers.

Some of them are still going strong.

Others are resting.

Rule number one: never stop walking.

You can walk fast.

You can walk slow.

But you never stop.

Rule number two: the mountain tells you who you are.

I run in the woods now.

Close to the house.

Down the creek.

Up the hills.

With the dog.

There are no mountains here.

Then I have breakfast.

With the kid.

With my wife.

The TV is on in the background.

The Ipad shows the Corona kill count.

Red bubbles of various sizes on a world map.

I keep refreshing the page.

The morning makes more sense if I play some Bach.

I stand by the window.

Counting people.

For a while.

The desk is waiting.

With a keyboard and a view of a brick wall.

And the Kienzle Quartz world clock I found on in a recycling center years ago.

The face depicts the countries of the world.

The hands move slowly.

They never stop.

It gets dark.

The kid gets a bath.

With a rubber duck and bubbles.

Each day is made up of tiny bubbles that are destined to burst.

I light a candle.

Put on something easy.

Nina Simone.

We eat dinner.

Something simple.

Something warm.

I hear helicopters in the distance.

There is a hospital close by.

Then it goes quiet.

The kid protests.

But we still go to bed.

I set no alarm.

The mathematics of risk won’t let me sleep.

Keep moving.

The mountain whispers.

Never stop.

Programme / Qiu Miaojin

© Gérard Dubois

Il y a quelques principes très simples qui, pour mon moi transformé, disons mon moi de Gongguan Street, peuvent faire fonction de règles d’existence : déjà tout ce qu’il y a de plus simple pour parvenir à vivre au mieux.  

1/ La volonté nécessaire pour écrire la nuit – s’exercer à la rendre alerte et habituelle, s’obstiner sur le long terme, cesser de se demander pourquoi, parvenir à en faire un mode d’existence solide, fiable, auto-discipliné.  

2/ Organiser ses temps de repos selon un rythme précis – ne pas se laisser de moments superflus qui permettraient de s’assoupir ou de se disperser, faire en sorte que chaque jour soit rempli, tendu par un sentiment du temps forçant à aller de l’avant.  

3/ Se fixer des objectifs de réussite pour chaque étape – un programme intense de créations successives ; pour la réalisation de chacune d’entre elles, se tenir à un système suffisant de maturation par la lecture et l’écriture, un mécanisme autonome de production de créations abouties. Je dois veiller avec soin à ces moyens de générer du sens qui me sont propres. Et l’étape vers de plus grands objectifs c’est moi qui dois la fixer, elle demandera encore plus de lutte, d’effort prolongé et acharné, pour me permettre les années passant d’obtenir prix et récompenses.  

4/ Supporter la solitude à long terme – pour la création de même que pour l’étude.    

Qiu Miaojin, Journal, 6 septembre 1989.  

Traduit par E. Péchenart. NB : le titre est ajouté.

UNE LETTRE DE PROSPER BROUILLON / Éric Chevillard

© Jean-François Martin

Comme l’os dans Prosper, comme la rouille dans Brouillon, je me trouve confiné moi-même dans l’oubli des chansons, des rires et des marelles, éperdu de solitude séléniteuse et grisé du vinaigre trop jeune de mes caves d’altitude, errant dans l’ornière de mes phrases comme dans des bottes qui serrent le pied, mais écrasant les mottes de la déconvenue et du ressentiment à coup d’adjectifs bien sentis et d’adverbes au pluriel invariable qui souvent, coïncidence à peine croyable, se terminent par -ment.

Ne l’avais-je pas auguré dans l’épilogue final qui clôt à la façon d’une postface conclusive Écrire et tricoter, c’est pareil, l’autobiographie de ma propre vie ? Je me cite, vous ne trouverez rien de mieux à faire vous non plus : « Un jour, nous serons fils de l’eau moirée et filles des silences célestes. Nous galoperons sur l’onde électrique des crinières, nous avalerons des nuées de mouches à miel qui bourdonneront dans nos prières. Moins vile sera la vie. N’ouïront nos oreilles que le ramage des cieux et nous aurons admis que c’est bien le nez crochu des sorcières qui frise nos toisons. »

Il me semble que tout est annoncé là dans le détail et que, si l’on avait su me lire entre les lignes, sous les mots et derrière la page, de moins négligents édits eussent été édictés par nos édiles et nos médicastres édifiants de médiocrité (assonance allitérative en –édi qui doit être entendue comme un clin d’œil à Eddy Mitchell dont la chanson « La dernière séance » sonne lugubrement le glas de nos joyeux tocsins). Ce passage tout grêlé encore des postillons de l’évidence ulcérée n’alerte-t-il pas clairement sur la pénurie à venir des masques protecteurs et sur la coupable désinvolture du promeneur déconfiné sans son chien ?

Je me porte bien, mes amis, ma muse roule comme des trilles ses glaires charbonneuses dans son gosier de rossigneul breton et je tenais à vous faire savoir que j’assurerai sans coup férir ma masterclass par visioconférence puisqu’il s’agit de ne pas céder devant l’avanie et que les virements en ligne restent possibles, Dieu soit loué.

Ni les bubons ni les pestilences n’ont jamais empêché ma littérature de faire joyeusement sonner la musique de crécelle des caisses enregistreuses. Cette crise me semble être pour tout le monde l’occasion d’un retour à moi. Profitons de ces heures creuses pour lire l’écrivain plus creux encore et descendre ainsi sans respirateur dans l’abîme des consciences suffoquées et des comas définitifs.

Celui qui prétend que refermer mes livres est le plus urgent des « gestes barrières » n’a jamais goûté mon suprême de chauve-souris à la crème de truffe ni savouré mon bourguignon de pangolin à l’encre de chine.

Je ne vous oublie pas. Je trouverai toujours dans les recoins de mon désœuvrement de quoi vous faire perdre votre temps. J’ai dans mes fonds de tiroir un reste de flan à peine moisi qui me fera tout un livre si je le tartine suffisamment mince.

Souvent, quand le tapis sous moi n’est pas en bois trop dur, je tombe à genoux, tout contrit de reconnaissante gratitude envers les âmes d’amiante qui bravent le virus, les médecins, les infirmières, les caissières, ou votre serviteur encore qui, paludier de soi-même, sait si bien extraire de ses larmes du sel pour aviver vos plaies. Non sans abnégation, je m’astreins aussi à me nourrir chaque jour copieusement comme la femme prégnante qui mange pour deux dans l’espoir de vous donner ainsi à acheter le fruit coûteux de mes entrailles et de mes spéculations syntaxiques dès que rouvriront les commerces essentiels à ma prospérité.

Je ne vous embrasse pas, ayant à cœur de protéger de vos miasmes mes petites lectrices de 14 ans auxquelles je n’ai pas toujours la brutalité de retirer à temps ma tendresse en ces heures difficiles. Mais je vous laisse cordialement me saluer bien bas.

Le monde ou rien / Olivier El Khoury

© Gérard Dubois

Au coin de la place Flagey, en face de la pompe à essence, y a un Paki tenu par un Indien un peu mystique, la soixantaine : c’est mon ostéo. Sans blague. J’ai découvert ça un soir, l’ivresse sur un fil, je rachetais une cannette pour chaque main libre, garder l’équilibre. Ça paraît loin, l’époque. Y a des oiseaux qui sortaient des enceintes, à l’intérieur de son shop, j’ai dit c’est feng-shui ça, en pointant la musique, il a répondu oui, ça aide pour les chakras. Je lui ai rallumé sa clope mal roulée en souriant. Il m’a fait m’asseoir sur son tabouret, il m’a calé une pierre sous le cul et il m’a mis sa grosse main chaude de padre dans le dos et il a reparlé des chakras, l’énergie, tu sens ? Oui. Je fermais les yeux, j’entendais les clients qui défilaient, le bruit de la caisse, le tintement des pièces. Ensuite, il m’a allongé dans la réserve, mes pieds qui débordaient dans le magasin, et il m’a craqué le dos dans tous les sens, après, j’étais comme sorti de l’emballage.

Ce matin et depuis hier, j’ai la nuque bloquée et je pense elle est des nôtres, ma nuque, confinée. J’ai retourné la nuit dans tous les sens, j’ai réussi qu’à en faire un cauchemar de douleur. Je descends chez l’Indien, à peine lavé, avec un balai dans le cou et peu de responsabilité civique. Je lui prends une cannette de cinquante et un miracle. Il m’installe sur son tabouret.

Je dis je veux être droit, pour assister à la fin du monde, depuis mon balcon.
Il dit c’est trop tard, petit.
Ça va pas, les affaires ?
Si, les affaires, bien.
Tant mieux.

Je me détends. Il me palpe le haut du dos, le cou, analyse, me manipule légèrement. Et, en scandant presque, il dit

Et si le monde avait
depuis longtemps
cessé d’exister
sans nous ?

Je réponds quoi ?
Et ça fait CRAC, putain, merci et à plus.

Je ressors, ma nuque sort du car wash et je prends le printemps en pleine gueule. Deux ans que j’ai arrêté de cloper mais un soleil pareil, dans cette ville quasi déserte, moi à nouveau neuf, un peu sale et désespéré, l’apéro dans la manche, je m’y remettrais presque. En marchant, je songe à ma nuque, qui me croit peut-être déjà mort, ma petite nuque, plus vivante que jamais.

La ville est belle, moins remplie. Et je mime une clope dans ma bouche, puis pfouuuuh j’expire vers là-haut.

Qu’y a-t-il derrière le mur ? / Violaine Ripoll

L’écrivaine autrichienne Marlen Haushofer a écrit Le mur invisible en 1963. Née le 11 avril 1920, elle aurait eu cent ans cette semaine.

Dans ce roman, une femme, dont on ne sait pas le nom, rend visite à des proches dans une maison en pleine forêt des Alpes autrichiennes. Partis pour la soirée, ceux-ci ne reviennent pas. En allant à leur rencontre, le lendemain, elle se cogne contre un mur invisible, au milieu de la route. Elle n’a d’autre choix que de faire demi-tour; le mur s’étend, la laissant seule dans un large contour.

Peu à peu, elle organise sa survie, subsiste grâce à des réserves existantes, des récoltes sommaires et la chasse. Pour seules compagnies, une chatte sans nom, une vache, Bella, qui vêle peu après, une corneille blanche, et toutes les autres bestioles qui peuplent la forêt. La nature lui en fait baver à chaque saison. Elle apprend à tâtons.

Après un temps indéfini de solitude, elle abat un homme au milieu de l’alpage, qui a tué le jeune veau. De cet être qui semble pris de folie, le seul à avoir pénétré le périmètre, elle ne saura donc rien.

Enfermée derrière le mur invisible, ou seule protégée d’un désastre extérieur qu’elle suppose ?

Sa seule lecture : de vieux almanachs. Sur ce qu’il reste de papier dans la maison, elle écrit pour ne pas sombrer. Elle écrit pour garder trace de ce qu’elle vit. Des notes, puis un journal. Le livre s’interrompt quand elle n’a plus de papier pour écrire.

***

Depuis quelques semaines, un mur invisible entoure le monde entier, relié par les racines d’une forêt chinoise peuplée d’animaux du cru. Ce mur étreint, étouffe, tue. Les frontières nationales se disloquent jour après jour contre des lignes statistiques macabres.

Les almanachs d’antan sont remplacés par des posts compulsifs, vantards et mensongers. Pendant ce précieux temps, des courageux·ses tentent d’escalader le mur à mains nues, leurs voix assourdies par la fatigue. Pas d’échappatoire. Survivre dans cette jungle des temps nouveaux.

Certain·e·s mieux protégé·e·s que d’autres. Que dire des autres murs, ceux des camps de réfugiés et des prisons ? Que dire de celles·ceux qui n’ont pas de murs pour s’abriter?

Ne reste plus qu’à trouver les mots, traduire nos rêves et inventer l’après.

Écrire.


Pour le jour où les plus vaillant·e·s porteront les derniers malades jusqu’à la clairière,

Pour le jour où les plus épuisé·e·s trouveront réconfort et gratitude,

Pour le jour où les sorcières réapparaîtront dans les forêts anciennes,

Pour le jour où les plus humbles repenseront le monde au son du chant des oiseaux.

Die Wand, Mohn, Gütersloh und Wien, 1963, Deutscher Taschenbuch-Verlag, München, 1991.

Le mur invisible, traduit de l’allemand par Liselotte Bodo et jacqueline Chambon, Actes Sud, Arles, 1985, 1992 et 2014, coll. Les inépuisables.

Julian Pölser a adapté le livre en un film éponyme en 2012.

Photos: © Violaine Ripoll

Okinawa, Japon / Adrien Blouët

© Gérard Dubois

Il y a deux semaines, à la librairie, j’ai acheté Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari, en français, et peut-être que le même jour, un Japonais a trouvé l’édition originale d’un livre de Medoruma Shun, écrivain d’Okinawa, dans une librairie d’Ajaccio, mais ça m’étonnerait, c’était le début du confinement, je n’étais pas là, ayant pris quelques mois d’avance sur la distanciation sociale, j’ai été, donc, confiné par contumace, avec des journaux en ligne et des appels visio, comme tout le monde, mais avec le privilège de pouvoir faire vingt-cinq kilomètres à vélo par jour, si ça me chantait.

On est deux, une amie qui devait repartir est restée, on essayait de faire comme si pour nous tout allait bien, mais maintenant, alors que je m’apprête à quitter Okinawa comme j’avais prévu de le faire depuis longtemps (et je me demande, en fait, si un bateau quittera vraiment le port de Naha mardi matin, dans les matins de quel monde des bateaux quittent-ils encore des ports, voilà ce que je me demande), je me demande si les plages et les étoiles de mer énormes et bleues ont toujours aussi bon goût, avec là-bas ces morts qu’on compte et ces vivants qu’on emmure et qui m’ont l’air de devenir un peu fous, mais peut-être cette deuxième vérité est-elle déformée par la distance, l’inquiétude, les aléas du numérique et les ronds de l’ennui.

Au début (mais quand), au début j’avais deux doctrines en tête : les problèmes touchent le reste du monde, croyance confortable, très couleur locale, et, un peu l’inverse, un peu plus alarmiste et hollywoodienne mais au fond réaliste : désormais tout peut arriver, et, si je me souviens bien, tout est arrivé, ici aussi, un peu lentement, et tout continue d’arriver, article après article, Tokyo a commencé à vaciller, suivant à peu de choses près, et à sa manière, le même chemin que le reste du monde que l’on croyait si loin, mais Tokyo, vu d’Okinawa, c’est toujours aussi loin que le reste du monde, donc pour nous (mais pour qui ?) tout allait encore très bien, croyions-nous, je ne sais plus quand ni comment se déroulaient ces événements au passé ou à l’imparfait parce que là, du coup, on ne sait plus, parce que là, alors même que j’écris ces lignes à Okinawa, dans la bibliothèque préfectorale privée d’un siège sur deux par mesure de façade, je crois comprendre qu’on dirait qu’Okinawa aussi vacille, et les mots en trop sont là parce que je ne suis pas sûr, ou que je ne veux pas être sûr, même si je crois comprendre que je sais que c’est sûr, maintenant, mais que quoi est sûr, ça je ne sais pas.

Je me souviens qu’hier soir, les bars du marché de Naha étaient étrangement vides, on s’est peut-être dit que ceux qui pouvaient lire trois mille caractères savaient quelque chose qui nous avait échappé, puis tout à l’heure, j’ai vérifié le tableau des contaminations, à Okinawa qui compte plus de centenaires que partout ailleurs, on est passé de 9 malades, hier, à 17 aujourd’hui, de moins en moins virtuelle cette réalité, ça ressemble à la fin du sursis, au début de l’effondrement, à la peur, ou ça ressemble, comme l’écrit Jérôme Ferrari, à « la voile carrée d’un navire croisant sur les eaux bleues de la Méditerranée, au large d’Hippone, portant depuis Rome la nouvelle inconcevable que des hommes existent encore, mais que leur monde n’est plus » et c’est mieux dit, vu comme ça, mais notre monde est encore et nous sommes toujours dedans, ou nous le sommes toujours, même dans ce qu’on appelle les confins, et je me demande si certains arrivent à penser normalement, à écrire ou à travailler normalement, dans la peur et la fureur, en tout cas je vois que certains tabassent et mentent encore et toujours normalement, et je me demande à quelle vitesse, quand on sera guéris, tomberont-ils, ceux qui étaient supposés pouvoir empêcher ça, pour qu’on puisse faire mieux, sans eux, sans leurs képis de dictatures et sans leurs dents serrées pour continuer à ne jamais avouer qu’ils avaient tort, et qu’ils l’ont toujours su.

Dimanche 5 avril 2020, Okinawa, Japon

Jour 13 / Sophie Divry

© Gerard Dubois

Deuxième dimanche de confinement à Lyon. Il faisait très froid aujourd’hui. Tant mieux si la météo porte à rester chez soi. Je n’ai pas hâte qu’il fasse beau et que le cœur me fende de voir un ardent soleil à travers les fenêtres. Surtout que dans ce dimanche perpétuel qui nous est fait, un dimanche sous confinement, c’est encore plus douloureux.
J’ai eu une vraie souffrance de solitude aujourd’hui.  D’ordinaire le dimanche, je fais le marché et je vais à la messe. Et puis, en prévision du lundi où je sortirais à la bibliothèque, je travaille un peu pour me remettre dans le bon état d’esprit. Là, ni marché ouvert, ni messe. Demain, je ne pourrais pas aller à la bibliothèque. Et je me retrouve bien cafardeuse.  J’ai lu. Mais même lire me fait de la peine. C’était Le Démon, de H. Selby. Harry White drague une fille dans un jardin public, lui donne rendez-vous pour le lendemain, puis va dîner chez ses parents avant de faire du base-ball avec ses copains. Et ça me fend le cœur. On a l’impression que plus jamais on ne pourra faire cela, que c’est déjà si loin, que peut-être ça ne reviendra jamais. J’ai envie d’aller chercher des photos de mes amis, au grenier, dans de vieux albums mais ça va me faire pleurer. Alors, faire un gâteau ? A quoi bon si ce n’est pour le partager. J’ai une envie terrible de partager quelque chose. 
Hier j’ai trouvé un endroit un peu fleuri et pas trop fliqué où quelques personnes profitaient aussi de leur samedi. Un enfant de trois ans jouait à la balle avec son père. J’avais envie de leur dire merci. Merci de me permettre de voir un enfant jouer à la balle avec son père. 
Oui, c’est vraiment dur cette solitude. Quand nous referons-nous la bise ? Quand nous rendrons-nous visite à nouveau ? Quand pourrais-je à nouveau entendre la sonnerie de l’école d’en face et les cris des écoliers ? Quand chanterons-nous ensemble ? Quand pourrais-je enfin à nouveau, enfin, appartenir ?

Dimanche 20 mars, jour 13

Souvent après avoir traduit un livre / Emmanuelle Péchenart

Souvent après avoir traduit un livre, je reprends en main la petite brique plate et lisse, et feuillette les pages où s’inscrivent désormais dans les marges mes notes au crayon. Sur celui-ci, je regarde à nouveau l’image surprenante, le petit crocodile rigolard de bande dessinée qui prend son bain, un gobelet mauve où est plantée une paille dans une de ses mains vertes, une éponge à l’aspect moelleux dans son autre main verte, et un petit joujou crocodile, vert aussi, posé sur l’un de ses genoux verts qui émergent de l’eau bleue. Ses yeux jaunes et son grand sourire mauve peuvent inspirer autant de frayeur que de sympathie. Comment cette mince brique, compacte et douce, ornée de ce crocodile rigolard, peut-elle receler une telle explosion de violence d’amour et de haine, de terreur, de souffrance, de désespoir, d’émerveillement et d’exaltation ? J’ai l’impression physique de voir un feu d’artifice, ou plutôt un volcan, de mots et de sang et de sécrétions mêlés, en surgir encore, comme lorsque j’étais attelée à la tâche de traduire ce texte. Et dire qu’y étaient enfermés ce monde entier, cette vie plus qu’entière, débordante, exultante, terrorisante, extravagante ! –  au point que l’auteure n’y a pas résisté. L’art de confiner : d’enfermer – tant de vies dans un si petit, si maigre volume, mais aussi (oh quel curieux mot que « confiner » !), de côtoyer. Voilà ce qu’ils pratiquent, nos auteurs.

Et, pour ce qui est de celle-ci, l’art de multiplier les questions, tant et si bien que nous non plus n’aurons jamais assez de notre vie entière, même forcée à l’immobilité, pour y répondre.

Avec elle je refais un à un en pensée mes pèlerinages …

Merci, Miaojin, merci, ô si jeune morte, si vivante morte.

Portail noir, grinçant / Tecia Werbowski

J’étais en Europe au début de cette crise, alors que les gens n’étaient toujours pas conscients de l’ampleur des intentions vicieuses du virus.

Varsovie si moderne, si propre et dynamique, des femmes et des hommes élégants toujours prêts à discuter m’ont fait sentir que j’y trouverais l’inspiration.

J’ai séjourné à la Maison de la littérature, là-bas, au cœur d’une ville animée, et j’ai laissé un poème en guise d’adieu pour célébrer cette atmosphère idyllique.

Musée de la littérature Adam-Mickiewicz, Varsovie

Portail noir, grinçant

témoin des temps anciens

Aujourd’hui tel un ballon à air

l’ascenseur m’accueille

pression du doigt et dignement

il atterrit au troisième

Promesse d’incroyables sensations

Je suis dans un monde intitulé Jadis

entourée de tableaux

de dames en robes somptueuses

Livres pêle-mêle sur des étagères

preuve de la présence des gens de lettres

Fenêtre avec vue sur les toits de Varsovie

Comme à Paris

Thé à cinq heures comme à Londres

Ma chambre gorgée de lumière arôme du petit déjeuner

un havre de paix dans le tumulte de la ville

Je cherche l’inspiration

Je ne trouve pas le mot Juste une douce quiétude

Traduction de Margot Carlier

ECLIPSE OF THE SUN / NEOBULÉ SPEAKS, de Mona Høvring

© Mona Høvring, Autoportraits


When I was born all the silver spoons were gone.
When I was born my mother and I screamed.
When I was born  a fly crawled over my frontal fontanelle.
It was a heavy fly.

EEK!! A dialogue, 1998

Nous sommes restées à fixer l’horizon, Notabilia 2016, p. 117

Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud

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