UNE LETTRE DE PROSPER BROUILLON / Éric Chevillard

© Jean-François Martin

Comme l’os dans Prosper, comme la rouille dans Brouillon, je me trouve confiné moi-même dans l’oubli des chansons, des rires et des marelles, éperdu de solitude séléniteuse et grisé du vinaigre trop jeune de mes caves d’altitude, errant dans l’ornière de mes phrases comme dans des bottes qui serrent le pied, mais écrasant les mottes de la déconvenue et du ressentiment à coup d’adjectifs bien sentis et d’adverbes au pluriel invariable qui souvent, coïncidence à peine croyable, se terminent par -ment.

Ne l’avais-je pas auguré dans l’épilogue final qui clôt à la façon d’une postface conclusive Écrire et tricoter, c’est pareil, l’autobiographie de ma propre vie ? Je me cite, vous ne trouverez rien de mieux à faire vous non plus : « Un jour, nous serons fils de l’eau moirée et filles des silences célestes. Nous galoperons sur l’onde électrique des crinières, nous avalerons des nuées de mouches à miel qui bourdonneront dans nos prières. Moins vile sera la vie. N’ouïront nos oreilles que le ramage des cieux et nous aurons admis que c’est bien le nez crochu des sorcières qui frise nos toisons. »

Il me semble que tout est annoncé là dans le détail et que, si l’on avait su me lire entre les lignes, sous les mots et derrière la page, de moins négligents édits eussent été édictés par nos édiles et nos médicastres édifiants de médiocrité (assonance allitérative en –édi qui doit être entendue comme un clin d’œil à Eddy Mitchell dont la chanson « La dernière séance » sonne lugubrement le glas de nos joyeux tocsins). Ce passage tout grêlé encore des postillons de l’évidence ulcérée n’alerte-t-il pas clairement sur la pénurie à venir des masques protecteurs et sur la coupable désinvolture du promeneur déconfiné sans son chien ?

Je me porte bien, mes amis, ma muse roule comme des trilles ses glaires charbonneuses dans son gosier de rossigneul breton et je tenais à vous faire savoir que j’assurerai sans coup férir ma masterclass par visioconférence puisqu’il s’agit de ne pas céder devant l’avanie et que les virements en ligne restent possibles, Dieu soit loué.

Ni les bubons ni les pestilences n’ont jamais empêché ma littérature de faire joyeusement sonner la musique de crécelle des caisses enregistreuses. Cette crise me semble être pour tout le monde l’occasion d’un retour à moi. Profitons de ces heures creuses pour lire l’écrivain plus creux encore et descendre ainsi sans respirateur dans l’abîme des consciences suffoquées et des comas définitifs.

Celui qui prétend que refermer mes livres est le plus urgent des « gestes barrières » n’a jamais goûté mon suprême de chauve-souris à la crème de truffe ni savouré mon bourguignon de pangolin à l’encre de chine.

Je ne vous oublie pas. Je trouverai toujours dans les recoins de mon désœuvrement de quoi vous faire perdre votre temps. J’ai dans mes fonds de tiroir un reste de flan à peine moisi qui me fera tout un livre si je le tartine suffisamment mince.

Souvent, quand le tapis sous moi n’est pas en bois trop dur, je tombe à genoux, tout contrit de reconnaissante gratitude envers les âmes d’amiante qui bravent le virus, les médecins, les infirmières, les caissières, ou votre serviteur encore qui, paludier de soi-même, sait si bien extraire de ses larmes du sel pour aviver vos plaies. Non sans abnégation, je m’astreins aussi à me nourrir chaque jour copieusement comme la femme prégnante qui mange pour deux dans l’espoir de vous donner ainsi à acheter le fruit coûteux de mes entrailles et de mes spéculations syntaxiques dès que rouvriront les commerces essentiels à ma prospérité.

Je ne vous embrasse pas, ayant à cœur de protéger de vos miasmes mes petites lectrices de 14 ans auxquelles je n’ai pas toujours la brutalité de retirer à temps ma tendresse en ces heures difficiles. Mais je vous laisse cordialement me saluer bien bas.

5 commentaires sur « UNE LETTRE DE PROSPER BROUILLON / Éric Chevillard »

  1. Beuh,
    Pouah !
    Au secours !
    Entre l’écrivain pervers 19 éme siècle et celui qui tisse avec génie son masque du dimanche, criminel donc, c’est pareil? La bonne se fait toujours coincer par le bourgeois, avant ni vu ni connu dans les escaliers de service maintenant sur les réseaux de la toile. « Le bourgeois- disons-le de façon spirituelle- est un vampire, qui ne trouve pas la paix aussi longtemps qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur et simple plaisir naturel de la voir devenir pâle, triste, laide, dévitalisée, tordue, corrompue, inquiète, pleine d’un sentiment de culpabilité, calculatrice, agressive, terroriste, tout comme lui » Le Chaos –Pasolini.

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  2. Ce cher Prosper rend notre prison digne d’un château sis au plus haut sommet d’une montagne qui ne peut qu’être magique ; merci !

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  3. Monsieur Prospère Couillon, un grand merci à votre traducteur Eric Cheville_Art, qui depuis longtemps lève sans y toucher les masques de confinement.

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  4. Formidable texte tout imprégné d’acide formique, obèse de folie ! En ces temps de confinement, notre Chevillard cultive plus que jamais son Jardin (à coups de serpe) !

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