Le monde ou rien / Olivier El Khoury

© Gérard Dubois

Au coin de la place Flagey, en face de la pompe à essence, y a un Paki tenu par un Indien un peu mystique, la soixantaine : c’est mon ostéo. Sans blague. J’ai découvert ça un soir, l’ivresse sur un fil, je rachetais une cannette pour chaque main libre, garder l’équilibre. Ça paraît loin, l’époque. Y a des oiseaux qui sortaient des enceintes, à l’intérieur de son shop, j’ai dit c’est feng-shui ça, en pointant la musique, il a répondu oui, ça aide pour les chakras. Je lui ai rallumé sa clope mal roulée en souriant. Il m’a fait m’asseoir sur son tabouret, il m’a calé une pierre sous le cul et il m’a mis sa grosse main chaude de padre dans le dos et il a reparlé des chakras, l’énergie, tu sens ? Oui. Je fermais les yeux, j’entendais les clients qui défilaient, le bruit de la caisse, le tintement des pièces. Ensuite, il m’a allongé dans la réserve, mes pieds qui débordaient dans le magasin, et il m’a craqué le dos dans tous les sens, après, j’étais comme sorti de l’emballage.

Ce matin et depuis hier, j’ai la nuque bloquée et je pense elle est des nôtres, ma nuque, confinée. J’ai retourné la nuit dans tous les sens, j’ai réussi qu’à en faire un cauchemar de douleur. Je descends chez l’Indien, à peine lavé, avec un balai dans le cou et peu de responsabilité civique. Je lui prends une cannette de cinquante et un miracle. Il m’installe sur son tabouret.

Je dis je veux être droit, pour assister à la fin du monde, depuis mon balcon.
Il dit c’est trop tard, petit.
Ça va pas, les affaires ?
Si, les affaires, bien.
Tant mieux.

Je me détends. Il me palpe le haut du dos, le cou, analyse, me manipule légèrement. Et, en scandant presque, il dit

Et si le monde avait
depuis longtemps
cessé d’exister
sans nous ?

Je réponds quoi ?
Et ça fait CRAC, putain, merci et à plus.

Je ressors, ma nuque sort du car wash et je prends le printemps en pleine gueule. Deux ans que j’ai arrêté de cloper mais un soleil pareil, dans cette ville quasi déserte, moi à nouveau neuf, un peu sale et désespéré, l’apéro dans la manche, je m’y remettrais presque. En marchant, je songe à ma nuque, qui me croit peut-être déjà mort, ma petite nuque, plus vivante que jamais.

La ville est belle, moins remplie. Et je mime une clope dans ma bouche, puis pfouuuuh j’expire vers là-haut.

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